La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime, qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps, comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope, les romans sont les sermons de l'époque actuelle.

Leur influence s'étend non seulement aux mœurs mais aux lois. Ils influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice.

Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de Very well. Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de la Déshéritée ou de Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera. L'on verra avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette proposition!

En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, la Case de l'Oncle Tom, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes.

Et le naturalisme anglais?

Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes. J'ajoute que Dickens et Thackeray,—les noms peut-être les plus illustres qui honorent le roman britannique,—sont réalistes.

Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins et mendiants.

Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural.

Pour Georges Eliot, dans les œuvres de qui résonne aujourd'hui la note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations, non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques, mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires, la classe moyenne de l'humanité.

Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez l'auteur d'Adam Bede, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe. Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour faire une œuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux tissus intimes et aux derniers replis de l'âme.