Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort important de toute œuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public anglais demande toujours des romans,—pas de ceux que savoure seul, dans son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques—ceux que l'on lit en famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde Girl et l'imberbe Scholar.

Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les nœuds d'un écheveau.

De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre.

Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs œuvres, mais qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir trois bols avec une tasse de chocolat.

En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique. Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui est l'héroïne d'Adam Bede? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas entièrement des caprices de la mode.

Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de lecteurs?


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