Le roi dit: Moi, homme de peu de capacité, je ne puis parvenir à ces résultats par un gouvernement si parfait; je désire que vous, maître, vous aidiez ma volonté [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que vous m'éclairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas doué de beaucoup de perspicacité, je vous prie cependant d'essayer cette entreprise.
[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18] constamment nécessaires à la vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultivée s'est élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison il manque d'une âme constamment égale et vertueuse; s'il manque d'une âme constamment égale et vertueuse, violation de la justice, dépravation du cœur, licence du vice, excès de la débauche, il n'est rien qu'il ne soit capable de faire. S'il arrive à ce point de tomber dans le crime [en se révoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans des filets. Comment, s'il existait un homme véritablement doué de la vertu de l'humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets?
C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient la propriété privée du peuple[20], obtient pour résultat nécessaire, en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et mère; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie des productions des années abondantes, et que, dans les années de calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu. C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité.
Aujourd'hui la constitution de la propriété privée du peuple est telle, qu'en considérant la première chose de toutes, les enfants n'ont pas de quoi servir leurs père et mère, et qu'en considérant la seconde, les pères n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants; qu'avec les années d'abondance le peuple souffre jusqu'à la fin de sa vie la peine et la misère, et que dans les années de calamités il n'est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort en craignant de manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'équité et de la justice?
O roi! si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale [la constitution de la propriété privée][21]?
Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive cinq arpents de terre, et les personnes âgées de cinquante ans pourront porter des vêtements de soie; faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules, des pourceaux de différentes espèces, et les personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne seront pas exposées aux souffrances de la faim. Veillez attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes routes. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout l'empire.
[1] Petit État de la Chine à l'époque de MENG-TSEU, et dont la capitale se nommait Ta-liang; de son vivant, ce prince se nommait Weï-yng; après sa mort, on le nomma Liang-hoeï-wang, roi bienfaisant de la ville de Liang. Selon le Li-taï-ki-sse, il commença a régner la 6e année de Lie-wang des Tcheou, c'est-à-dire 370 ans avant notre ère. Son règne dura dix-huit ans. La visite que lui fit MENG-TSEU dut avoir lieu (d'après le §3 de ce chapitre, pag. 249) après la 9e année de son règne ou après la 362e année qui a précédé notre ère.
[2] «Un grand vassal, possédant un fief de mille li ou cent lieues carrées.» (Commentaire.)
[3] Un ta-fou, ou grand dignitaire (Ibid).
[4] C'est prendre le dixième, qui était alors la proportion habituelle de l'impôt public.