Ceux qui n'obtiennent pas cette faveur, et qui accusent leur supérieur, sont coupables; mais celui qui est constitué le supérieur du peuple, et qui ne partage pas avec le peuple ses joies et ses plaisirs, est encore plus coupable.
Si un prince se réjouit de la joie du peuple, le peuple se réjouit aussi de sa joie. Si un prince s'attriste des tristesses du peuple, le peuple s'attriste aussi de ses tristesses. Qu'un prince se réjouisse avec tout le monde, qu'il s'attriste avec tout le monde; en agissant ainsi, il est impossible qu'il trouve de la difficulté à régner.
Autrefois King-kong, roi de Thsi, interrogeant Yan-tseu [son premier ministre], dit: Je désirerais contempler les [montagnes] Tchouan-fou et Tchao-wou, et, suivant la mer au midi [dans l'Océan oriental][10], parvenir à Lang-ye. Comment dois-je agir pour imiter les anciens rois dans leurs visites de l'empire?
Yan-tseu répondit avec respect: O l'admirable question! Quand le fils du Ciel[11] se rendait chez les grands vassaux, on nommait ces visites, visites d'enquêtes (sun-cheou); faire ces visites d'enquêtes, c'est inspecter ce qui a été donné à conserver. Quand les grands vassaux allaient faire leur cour au fils du Ciel, on appelait ces visites comptes-rendus [chou-tchi]. Par comptes-rendus on entendait rendre compte [au roi ou à l'empereur] de tous les actes de son administration. Aucune de ces visites n'était sans motif. Au printemps [les anciens empereurs] inspectaient les champs cultivés, et fournissaient aux laboureurs les choses dont ils avaient besoin. En automne ils inspectaient les moissons, et ils donnaient des secours à ceux qui ne récoltaient pas de quoi leur suffire. Un proverbe de la dynastie Hia disait: «Si notre roi ne visite pas [le royaume], comment recevrons-nous ses bienfaits? Si notre roi ne se donne pas le plaisir d'inspecter [le royaume], comment obtiendrons-nous des secours?» Chaque visite, chaque récréation de ce genre, devenait une loi pour les grands vassaux.
Maintenant les choses ne se passent pas ainsi. Des troupes nombreuses se mettent en marche avec le prince [pour lui servir de garde][12], et dévorent toutes les provisions. Ceux qui éprouvent la faim ne trouvent plus à manger; ceux qui peuvent travailler ne trouvent plus de repos. Ce ne sont plus que des regards farouches, des concerts de malédictions. Dans le cœur du peuple naissent alors des haines profondes; il résiste aux ordres [du roi], qui prescrivent d'opprimer le peuple. Le boire et le manger se consomment avec l'impétuosité d'un torrent. Ces désordres sont devenus la frayeur des grands vassaux.
Suivre le torrent qui se précipite dans les lieux inférieurs, et oublier de retourner sur ses pas, on appelle cela suivre le courant[13]; suivre le torrent en remontant vers sa source, et oublier de retourner sur ses pas, on appelle cela suivre sans interruption ses plaisirs[14]; poursuivre les bêtes sauvages sans se rassasier de cet amusement, on appelle cela perdre son temps en choses vaines[15]; trouver ses délices dans l'usage du vin, sans pouvoir s'en rassasier, on appelle cela se perdre de gaîtê de cœur[16].
Les anciens rois ne se donnaient point les satisfactions des deux premiers égarements du cœur [le lieou et le lian], et ils ne mettaient pas en pratique les deux dernières actions vicieuses [le hoang et le wang]. Il dépend uniquement du prince de déterminer en cela les principes de sa conduite.
King-kong fut très-satisfait [de ce discours de Yan-tseu]. Il publia aussitôt dans tout le royaume un décret royal par lequel il informait le peuple qu'il allait quitter [son palais splendide] pour habiter dans les campagnes. Dès ce moment il commença à donner des témoignages évidents de ses bonnes intentions en ouvrant les greniers publics pour assister ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il appela auprès de lui l'intendant en chef de la musique, et lui dit: «Composez pour moi un chant de musique qui exprime la joie mutuelle d'un prince et d'un ministre.» Or cette musique est celle que l'on appelle Tchi-chao et Kio-chao [la première qui a rapport aux affaires du prince, la seconde qui a rapport au peuple][17]. Les paroles de cette musique sont l'ode du Livre des Vers qui dit:
«Quelle faute peut-on attribuer
Au ministre qui modère et retient son prince?
Celui qui modère et retient le prince aime le prince.»
5. Siouan-wang, roi de Thsi, lit une question en ces termes: Tout le monde me dit de démolir le Palais de la lumière (Ming-thang)[18]; faut-il que je me décide à le détruire?