MENG-TSEU dit: Comment la vertu de Wen-wang pourrait-elle être égalée? Depuis Tching-thang jusqu'à Wou-ting, six ou sept princes doués de sagesse et de sainteté ont paru. L'empire a été soumis à la dynastie de Yn pendant longtemps. Et par cela même qu'il lui a été soumis pendant longtemps, il a été d'autant plus difficile d'opérer des changements. Wou-ting convoqua à sa cour tous les princes vassaux, et il obtint l'empire avec la même facilité que s'il eût tourné sa main. Comme Tcheou [ou Cheou-sin] ne régna pas bien longtemps après Wou-ting[2], les anciennes familles qui avaient donné des ministres à ce dernier roi, les habitudes de bienfaisance et d'humanité que le peuple avait contractées, les sages instructions et les bonnes lois, étaient encore subsistantes. En outre, existaient aussi Weï-tseu, Weï-tchoung[3], les fils du roi; Pi-kan, Ki-tseu[4] et Kiao-ke. Tous ces hommes, qui étaient des sages, se réunirent pour aider et servir ce prince. C'est pourquoi Cheou-sin régna longtemps et finit par perdre l'empire. Il n'existait pas un pied de terre qui ne fût sa possession, un peuple qui ne lui fût soumis. Dans cet état de choses, Wen-wang ne possédait qu'une petite contrée de cent li [dix lieues] de circonférence, de laquelle il partit [pour conquérir l'empire]. C'est pourquoi il éprouva tant de difficultés.

Les hommes de Thsi ont un proverbe qui dit: Quoique l'on ait la prudence et la pénétration en partage, rien n'est avantageux comme des circonstances opportunes; quoique l'on ait de bons instruments aratoires, rien n'est avantageux comme d'attendre la saison favorable. Si le temps est arrivé, alors tout est facile.

Lorsque les princes de Hia, de Yn et de Tcheou florissaient[5], leur territoire ne dépassa jamais mille li [ou cent lieucs] d'étendue[6]; le royaume de Thsi a aujourd'hui cette étendue de territoire. Le chant des coqs et les aboiements des chiens se répondant mutuellement [tant la population est pressée] s'étendent jusqu'aux quatre extrémités des frontières; par conséquent le royaume de Thsi a une population égale à la leur [à celle de ces royaumes de mille li d'étendue]. On n'a pas besoin de changer les limites de son territoire pour l'agrandir, ni d'augmenter le nombre de sa population. Si le roi de Thsi pratique un gouvernement humain [plein d'amour pour le peuple][7], personne ne pourra l'empêcher d'étendre sa souveraineté sur tout l'empire.

En outre, on ne voit plus surgir de princes qui exercent la souveraineté. Leur interrègne n'a jamais été si long que de nos jours. Les souffrances et les misères des peuples, produites par des gouvernements cruels et tyranniques, n'ont jamais été si grandes que de nos jours. Il est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire boire ceux qui ont soif.

KHOUNG-TSEU disait: La vertu dans un bon gouvernement se répand comme un fleuve; elle marche plus vite que le piéton ou le cavalier qui porte les proclamations royales.

Si de nos jours un royaume de dix mille chars vient à posséder un gouvernement humain, les peuples s'en réjouiront comme [se réjouit de sa délivrance] l'homme que l'on a détaché du gibet où il était suspendu la tête en bas. C'est ainsi que si on fait seulement la moitié des actes bienfaisants des hommes de l'antiquité, les résultats seront plus que doubles. Ce n'est que maintenant que l'on peut accomplir de telles choses.

2. Kong-sun-tcheou fit une autre question en ces termes: Maître, je suppose que vous soyez grand dignitaire et premier ministre du royaume de Thsi, et que vous parveniez à mettre en pratique vos doctrines de bon gouvernement, quoiqu'il puisse résulter de là que le roi devienne chef suzerain des autres rois, ou souverain de l'empire, il n'y aurait rien d'extraordinaire. Si vous deveniez ainsi premier ministre du royaume, éprouveriez-vous dans votre esprit des sentiments de doute ou de crainte? MENG-TSEU répondit: Aucunement. Dès que j'ai eu atteint quarante ans, je n'ai plus eprouvé ces incertitudes de l'esprit.

Le disciple ajouta: S'il en est ainsi, alors, maître, vous surpassez de beaucoup Meng-pen.

Il n'est pas difficile, reprit MENG-TSEU, de rester impassible. Kao-tseu, à un âge plus jeune encore que moi, ne se laissait ébranler l'âme par aucune émotion.

—Y a-t-il des moyens ou des principes fixes pour ne pas se laisser ébranler l'âme?