—Il y en a.

Pe-koung-yeou entretenait son courage viril de cette manière: il n'attendait pas, pour se défendre, d'être accablé sous les traits de son adversaire, ni d'avoir les yeux éblouis par l'éclat de ses armes; mais, s'il avait reçu la moindre injure d'un homme, il pensait de suite à la venger, comme s'il avait été outragé sur la place publique ou à la cour. Il ne recevait pas plus une injure d'un manant vêtu d'une large veste de laine, que d'un prince de dix mille chars [du roi d'un puissant royaume]. Il réfléchissait en lui-même s'il tuerait le prince de dix mille chars, comme s'il tuerait l'homme vêtu d'une large veste de laine. Il n'avait peur d'aucun des princes de l'empire; si des mots outrageants pour lui, tenus par eux, parvenaient à ses oreilles, il les leur renvoyait aussitôt.

C'est de cette manière que Meng-chi-che entretenait aussi son courage viril. Il disait: «Je regarde du même œil la défaite que la victoire. Calculer le nombre des ennemis avant de s'avancer sur eux, et méditer longtemps sur les chances de vaincre avant d'engager le combat, c'est redouter trois armées ennemies.» Pensez-vous que Meng-chi-che pouvait acquérir la certitude de vaincre? Il pouvait seulement être dénué de toute crainte; et voilà tout.

Meng-chi-che rappelle Thsêng-tseu pour le caractère; Pe-koung-lieou rappelle Tseu-hia. Si l'on compare le courage viril de ces deux hommes, on ne peut déterminer lequel des deux surpasse l'autre; cependant Meng-chi-che avait le plus important [celui qui consiste à avoir un empire absolu sur soi-même].

Autrefois, Thsêng-tseu s'adressant à Tseu-siang, lui dit: Aimez-vous le courage viril? j'ai beaucoup entendu parler du grand courage viril [ou de la force d'âme] à mon maître [KHOUNG-TSEU]. Il disait: Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je ne me trouve pas le cœur droit, quoique j'aie pour adversaire un homme grossier, vêtu d'une large veste de laine, comment n'éprouverais-je en moi-même aucune crainte? Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je me trouve le cœur droit, quoique je puisse avoir pour adversaires mille ou dix mille hommes, je marcherais sans crainte à l'ennemi.

Meng-chi-che possédait la bravoure qui naît de l'impétuosité du sang, et qui n'est pas à comparer au courage plus noble que possédait Thsêng-tseu [celui d'une raison éclairée et souveraine][8].

Kong-sun-tcheou dit: Oserais-je demander sur quel principe est fondée la force ou la fermeté d'âme[9] de mon maître, et sur quel principe était fondée la force ou fermeté d'âme de Kao-tseu? Pourrais-je obtenir de l'apprendre de vous? [MENG-TSEU répondit]: Kao-tseu disait: «Si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions de] son âme; si vous ne la trouvez pas dans [les passions de] son âme, ne la cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital.»

Si vous ne la trouvez pas dans [les passions] de son âme, ne la cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital; cela se doit; mais si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions] de son âme; cela ne se doit pas. Cette intelligence [que nous possédons en nous, et qui est le produit de l'âme][10] commande à l'esprit vital. L'esprit vital est le complément nécessaire des membres corporels de l'homme; l'intelligence est la partie la plus noble de nous-même; l'esprit vital vient ensuite. C'est pourquoi je dis: Il faut surveiller avec respect son intelligence, et ne pas troubler[11] son esprit vital.

[Le disciple ajouta]: Vous avez dit: «L'intelligence est la partie la plus noble de nous-même; l'esprit vital vient ensuite.» Vous avez encore dit: «Il faut surveiller avec respect son intelligence, et entretenir avec soin son esprit vital.» Qu'entendez-vous par là?—MENG-TSEU dit: Si l'intelligence est livrée à son action individuelle[12], alors elle devient l'esclave soumise de l'esprit vital; si l'esprit vital est livré à son action individuelle, alors il trouble l'intelligence. Supposons maintenant qu'un homme tombe la tête la première, ou qu'il fuie avec précipitation; dans les deux cas, l'esprit vital est agité, et ses mouvements réagissent sur l'intelligence.

Le disciple continua: Permettez que j'ose vous demander, maître, en quoi vous avez plus raison [que Kaotseu]?