MENG-TSEU dit: Moi, je comprends clairement le motif des paroles que l'on m'adresse; je dirige selon les principes de la droite raison mon esprit vital qui coule et circule partout.
—Permettez que j'ose vous demander ce que vous entendez par l'esprit vital qui coule et circule partout?—Cela est difficile à expliquer.
Cet esprit vital a un tel caractère, qu'il est souverainement grand [sans limites][13], souverainement fort [rien ne pouvant l'arrêter][14]. Si on le dirige selon les principes de la droite raison, et qu'on ne lui fasse subir aucune perturbation, alors il remplira l'intervalle qui sépare le ciel et la terre.
Cet esprit vital a encore ce caractère, qu'il réunit en soi les sentiments naturels de la justice ou du devoir et de la raison; sans cet esprit vital, le corps a soif et faim.
Cet esprit vital est produit par une grande accumulation d'équité [un grand accomplissement de devoirs][15], et non par quelques actes accidentels d'équité et de justice. Si les actions ne portent pas de la satisfaction dans l'âme, alors elle a soif et faim. Moi, pour cette raison, je dis donc: Kao-tseu n'a jamais connu le devoir, puisqu'il le jugeait extérieur à l'homme.
Il faut opérer de bonnes œuvres, et ne pas en calculer d'avance les résultats. L'âme ne doit pas oublier son devoir, ni en précipiter l'accomplissement. Il ne faut pas ressembler à l'homme de l'État de Soung. Il y avait dans l'État de Soung un homme qui était dans la désolation de ce que ses blés ne croissaient pas; il alla les arracher à moitié, pour les faire croître plus vite. Il s'en revint l'air tout hébété, et dit aux personnes de sa famille: Aujourd'hui je suis bien fatigué; j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec empressement pour voir ces blés; mais toutes les tiges avaient séché.
Ceux qui, dans le monde, n'aident pas leurs blés à croître, sont bien rares. Ceux qui pensent qu'il n'y a aucun profit à retirer [de la culture de l'esprit vital], et l'abandonnent à lui-même, sont comme celui qui ne sarcle pas ses blés; ceux qui veulent aider prématurément le développement de leur esprit vital sont comme celui qui aide à croître ses blés en les arrachant à moitié. Non-seulement dans ces circonstances on n'aide pas, mais on nuit.
—Qu'entendez-vous par ces expressions: Je comprends clairement le motif des paroles que l'on m'adresse?
MENG-TSEU dit: Si les paroles de quelqu'un sont erronées, je connais ce qui trouble son esprit ou l'induit en erreur; si les paroles de quelqu'un sont abondantes et diffuses, je connais ce qui le fait tomber ainsi dans la loquacité; si les paroles de quelqu'un sont licencieuses, je sais ce qui a détourné son cœur de la droite voie; si les paroles de quelqu'un sont louches, évasives, je sais ce qui a dépouillé sou cœur de la droite raison. Dès l'instant que ces défauts sont nés dans le cœur d'un homme, ils altèrent ses sentiments de droiture et de bonne direction; dès l'instant que l'altération des sentiments de droiture et de bonne direction du cœur a été produite, les actions se trouvent viciées. Si les saints hommes apparaissaient de nouveau sur la terre, ils donneraient sans aucun doute leur assentiment à mes paroles.
—Tsaï-ngo et Tseu-koung parlaient d'une manière admirablement éloquente; Jan-nieou, Min-tseu et Yan-youan savaient parfaitement bien parler des actions conformes à la vertu. KHOUNG-TSEU réunissait toutes ces qualités, et cependant il disait: «Je ne suis pas habile dans l'art de la parole.» D'après ce que vous avez dit, maître, vous seriez bien plus consommé dans la sainteté?—O le blasphème! reprit MENG-TSEU; comment pouvez-vous tenir un pareil langage?