Le prince, s'adressant à Jan-yeou, lui dit: Dans les jours qui ne sont plus, je ne me suis jamais livré à l'étude de la philosophie[2]. J'aimais beaucoup l'équitation et l'exercice des armes. Maintenant les anciens ministres et alliés de mon père et tous les fonctionnaires publics n'ont pas de confiance en moi; ils craignent peut-être que je ne puisse suffire à l'accomplissement des grands devoirs qui me sont imposés. Vous, allez encore pour moi consulter MENG-TSEU à cet égard.—Jan-yeou se rendit de nouveau dans le royaume de Tseou pour interroger MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Les choses étant ainsi, votre prince ne doit pas rechercher l'approbation des autres. KHOUNG-TSEU disait: «Lorsque le prince venait à mourir, les affaires du gouvernement étaient dirigées par le premier ministre[3]. L'héritier du pouvoir se nourrissait de riz cuit dans l'eau, et son visage prenait une teinte très-noire. Lorsqu'il se plaçait sur son siège dans la chambre mortuaire, pour se livrer à sa douleur, les magistrats et les fonctionnaires publics de toutes classes n'osaient se soustraire aux démonstrations d'une douleur dont l'héritier du trône donnait le premier l'exemple. Quand les supérieurs aiment quelque chose, les inférieurs l'affectionnent bien plus vivement encore. La vertu de l'homme supérieur est comme le vent, la vertu de l'homme inférieur est comme l'herbe. L'herbe, si le vent vient à passer sur elle, s'incline nécessairement.» Il est au pouvoir du fils du siècle d'agir ainsi.

Lorsque Jan-yeou lui eut rapporté ces instructions, le fils du siècle dit: C'est vrai, cela ne dépend que de moi. Et pendant cinq lunes il habita une hutte en bois [construite en dehors de la porte du palais, pour y passer le temps du deuil], et il ne donna aucun ordre concernant les affaires de l'État. Tous les magistrats du royaume et les membres de sa famille se firent un devoir de l'appeler versé dans la connaissance des rites. Quand le jour des funérailles arriva, des quatre points du royaume vinrent de nombreuses personnes pour le contempler; et ces personnes, qui avaient assisté aux funérailles, furent très-satisfaites de l'air consterné de son visage et de la violence de ses gémissements.

3. Wen-koung, prince de Teng, interrogea MENG-TSEU sur l'art de gouverner.

MENG-TSEU dit: Les affaires du peuple[4] ne doivent pas être négligées. Le Livre des Vers dit[5]:

«Pendant le jour, vous, cueillez des roseaux;

Pendant la nuit, vous, faites-en des cordes et des nattes:

Hâtez-vous de monter sur le toit de vos maisons pour les réparer.

La saison va bientôt commencer où il faudra semer tous les grains.»

C'est là l'avis du peuple. Ceux qui ont une propriété permanente suffisante pour leur entretien ont l'esprit constamment tranquille; ceux qui n'ont pas une telle propriété permanente n'ont pas un esprit constamment tranquille. S'ils n'ont pas l'esprit constamment tranquille, alors violation du droit, perversité du cœur, dépravation des mœurs, licence effrénée; il n'est rien qu'ils ne commettent: si on attend que le peuple soit plongé dans le crime pour le corriger par des châtiments, c'est prendre le peuple dans des filets. Comment un homme, possédant la vertu de l'humanité, et siégeant sur un trône, pourrait-il prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pour cette raison qu'un prince sage est nécessairement réfléchi et économe: il observe les rites prescrits envers les inférieurs, et, en exigeant les tributs du peuple, il se conforme à ce qui est déterminé par la loi et la justice.

Yang-hou disait: Celui qui ne pense qu'à amasser des richesses n'est pas humain; celui qui ne pense qu'à exercer l'humanité n'est pas riche.

Sous les princes de la dynastie Hia, cinquante arpents de terre payaient tribut [ou étaient soumis à la dîme]; sous les princes de la dynastie de Yn, soixante et dix arpents étaient assujettis à la corvée d'assistance (tsou); les princes de la dynastie de Tcheou exigèrent l'impôt tche [qui comprenait les deux premiers tributs] pour cent arpents de terre [que reçut chaque famille]. En réalité, l'une et l'autre de ces dynasties prélevèrent la dime[6] sur les terres. Le dernier de ces tributs est une répartition égale de toutes les charges; le second est un impôt d'aide ou d'assistance mutuelle.

Loung-tseu[7] disait: En faisant la division et la répartition des terres, on ne peut pas établir de meilleur impôt que celui de l'assistance (tsou); on ne peut pas en établir de plus mauvais que celui de la dîme (koung). Pour ce dernier tribut, le prince calcule le revenu moyen de plusieurs années, afin d'en faire la base d'un impôt constant et invariable. Dans les années fertiles où le riz est très-abondant, et où ce ne serait pas exercer de la tyrannie que d'exiger un tribut plus élevé, on exige relativement peu. Dans les années calamiteuses, lorsque le laboureur n'a pas même de quoi fumer ses terres, on exige absolument de lui l'intégralité du tribut. Si celui qui est constitué pour être le père et la mère du peuple agit de manière à ce que les populations, les regards pleins de courroux, s'épuisent jusqu'à la fin de l'année par des travaux continuels, sans que les fils puissent nourrir leurs père et mère, et qu'en outre les laboureurs soient obligés d'emprunter à gros intérêts pour compléter leurs taxes; s'il fait en sorte que les vieillards et les enfants, à cause de la détresse qu'ils éprouvent, se précipitent dans les fossés pleins d'eau, en quoi sera-t-il donc le père et la mère du peuple?