Le Taï-tchi[13] dit: «Le ciel voit; mais il voit par [les yeux de] mon peuple. Le ciel entend; mais il entend par [les oreilles de] mon peuple.» C'est là ce que j'ai voulu dire.
6. Wen-tchang fit une autre question en ces termes: Les hommes disent: Ce ne fut que jusqu'à Yu [que l'intérêt public fut préféré par les souverains à l'intérêt privé]; ensuite, la vertu s'étant affaiblie, l'empire ne fut plus transmis au plus sage, mais il fut transmis au fils. Cela n'est-il pas vrai?
MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas ainsi. Si le ciel donne l'empire au sage, alors [l'empereur] le lui donne; si le ciel le donne au fils, alors [l'empereur] le lui donne.
Autrefois Chun proposa Yu au ciel [en le faisant son ministre]. A la dix-septième année de son administration, Chun mourut. Les trois années de deuil étant écoulées, Yu se sépara du fils de Chun, et se retira dans la contrée de Yang-tching. Les populations de l'empire le suivirent, comme, après la mort de Yao, elles n'avaient pas suivi son fils, mais Chun.
Yu proposa Y au ciel [en le faisant son ministre]. A la septième année de son administration, Yu mourut. Les trois années de deuil étant écoulées, Y se sépara du fils de Yu, et se retira dans la partie septentrionale du mont Ki-chan. Ceux qui au printemps et en automne venaient à la cour porter leurs hommages, qui accusaient quelqu'un ou avaient des procès à vider, ne se rendirent pas près de Y, mais ils se présentèrent à Khi [fils de Yu], en disant: C'est le fils de notre prince. Les poëtes qui louent les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantent, ne célébrèrent et ne chantèrent pas Y, mais ils chantèrent Khi en disant: C'est le fils de notre prince[14].
Than-tchou (fils de Yao) était bien dégénéré des vertus de son père; le fils de Chun était aussi bien dégénéré. Chun en aidant Yao à administrer l'empire, Yu en aidant Chun à administrer l'empire, répandirent pendant un grand nombre d'années leurs bienfaits sur les populations. Khi, étant un sage, put accepter et continuer avec tout le respect qui lui était dû le mode de gouvernement de Yu. Comme Y n'avait aidé Yu à administrer l'empire que peu d'années, il n'avait pas pu répandre longtemps ses bienfaits sur le peuple [et s'en faire aimer]. Que Chun, Yu et Y diffèrent mutuellement entre eux par la durée et la longueur du temps [pendant lequel ils ont administré l'empire]; que leurs fils aient été, l'un un sage, les autres des fils dégénérés: ces faits sont l'œuvre du ciel, et non celle qui dépend de la puissance de l'homme. Celui qui opère ou produit des effets sans action apparente, c'est le ciel; ce qui arrive sans qu'on l'ait fait venir, c'est la destinée[15].
Pour qu'un simple et obscur particulier arrive à posséder l'empire, il doit, par ses qualités et ses vertus, ressembler à Yao et à Chun, et en outre il doit se trouver un fils du Ciel [ou empereur] qui le propose à l'acceptation du peuple. C'est pour cela [c'est-à-dire parce qu'il ne fut pas proposé à l'acceptation du peuple par un empereur], que TCHOUNG-NI [ou KHOUNG-TSEU] ne devint pas empereur [quoique ses vertus égalassent celles de Yao et de Chun].
Pour que celui qui, par droit de succession ou par droit héréditaire, possède l'empire, soit rejeté par le ciel, il faut qu'il ressemble aux tyrans Kie et Cheou. C'est pourquoi Y-yin et Tcheou-koung ne possédèrent pas l'empire.
Y-yin, en aidant Thang, le fit régner sur tout l'empire. Thang étant mort, Thaï-ting [son fils aîné] n'avait pas été [avant de mourir aussi] constitué son héritier, et Ngaï-ping n'était âgé que de deux ans, Tchoung-jin que de quatre. Thaï-kia [fils de Thaï-ting] ayant renversé et foulé aux pieds les institutions et les lois de Thang, Y-yin le relégua dans le palais nommé Thoung[16] pendant trois années. Comme Thaï-kia, se repentant de ses fautes passées, les avait prises en aversion et s'en était corrigé; comme il avait cultivé, dans le palais de Thoung, pendant trois ans, les sentiments d'humanité, et qu'il était passé à des sentiments d'équité et de justice en écoutant avec docilité les instructions de Y-yin, ce dernier le fit revenir à la ville de Po, sa capitale.
Tcheou-koung n'eut pas la possession de l'empire par les mêmes motifs qui en privèrent Y sous la dynastie Hia, et Y-yin sous celle des Chang.