MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas arrivé ainsi. Ceux qui aiment les inventions ont fabriqué celles-là.

Étant dans le royaume de Weï, il habita chez Yan-tcheou-yeou[21]. Comme la femme de Mi-tseu et celle de Tseu-lou [disciple de KHOUNG-TSEU] étaient sœurs, Mi-tseu, s'adressant à Tseu-lou, lui dit: Si KHOUNG-TSEU logeait chez moi[22], il pourrait obtenir la dignité de King ou de premier dignitaire du royaume de Weï.

Tseu-lou rapporta ces paroles à KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU dit: «Il y a un mandat du ciel, une destinée.» KHOUNG-TSEU ne recherchait les fonctions publiques que selon les rites ou les convenances, il ne les quittait que selon les convenances. Qu'il les obtînt ou qu'il ne les obtînt pas, il disait: Il y a une destinée. Mais s'il avait logé chez un homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque Tsi-hoan, il ne se serait conformé ni à la justice ni à la destinée.

KHOUNG-TSEU n'aimant plus à habiter dans les royaumes de Lou et de Weï, il les quitta, et il tomba dans le royaume de Soung entre les mains de Houan, chef des chevaux du roi, qui voulait l'arrêter et le faire mourir. Mais, ayant revêtu des habits légers et grossiers, il se rendit au delà du royaume de Soung. Dans les circonstances difficiles où il se trouvait alors, KHOUNG-TSEU alla demeurer chez le commandant de ville Tching-tseu, qui était ministre du roi Tcheou, du royaume de Tchin.

J'ai souvent entendu tenir ces propos: «Vous connaîtrez les ministres qui demeurent près du prince, d'après les hôtes qu'ils reçoivent chez eux; vous connaîtrez les ministres éloignés de la cour, d'après les personnes chez lesquelles ils logent.» Si KHOUNG-TSEU avait logé chez l'homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque Tsi-hoan, comment aurait-il pu s'appeler KHOUNG-TSEU?

9. Wen-tchang fit encore cette question: Quelques-uns disent que Pe-li-hi[23] se vendit pour cinq peaux de mouton à un homme du royaume de Thsin qui gardait les troupeaux; et que pendant qu'il était occupé lui-même à faire paître les bœufs, il sut se faire reconnaître et appeler par Mou-koung, roi de Thsin. Est-ce vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela ne s'est pas passé ainsi. Ceux qui aiment les inventions ont fabriqué celles-là.

Pe-li-hi était un homme du royaume de Yu. Les hommes du royaume de Thsin ayant, avec des présents composés de pierres précieuses de la région Tchoui-ki, et de coursiers nourris dans la contrée nommée Kiouë, demandé au roi de Yu de leur permettre de passer par son royaume pour aller attaquer celui de Kouë, Koung-tchi en détourna le roi; Pe-li-hi ne fit aucune remontrance.

Sachant que le prince de Yu [dont il était ministre] ne pouvait pas suivre les bons conseils qu'il lui donnerait dans cette occasion, il quitta son royaume pour passer dans celui de Thsin. Il était alors âgé de soixante et dix ans. S'il n'avait pas su, à cette époque avancée de sa vie, que de rechercher la faveur de Mou-koung en menant paître des bœufs était une action honteuse, aurait-il pu être nommé doué de sagesse et de pénétration? Comme les remontrances [au roi de Yu] ne pouvaient être suivies, il ne fit pas de remontrances; peut-il pour cela être appelé un homme imprudent? Sachant que le prince de Yu était près de sa perte, il le quitta le premier; il ne peut pas pour cela être appelé imprudent.

En ces circonstances il fut promu dans le royaume de Thsin. Sachant que Mou-koung pourrait agir de concert avec lui, il lui prêta son assistance; peut-on l'appeler pour cela imprudent? En étant ministre du royaume de Thsin, il rendit son prince illustre dans tout l'empire, et sa renommée a pu être transmise aux générations qui l'ont suivi. S'il n'avait pas été un sage, aurait-il pu obtenir ces résultats? Se vendre pour rendre son prince accompli est une action que les hommes les plus grossiers du village, qui s'aiment et se respectent, ne feraient pas; et celui que l'on nomme un sage l'aurait faite!