MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme honoré [par sa position ou sa dignité] vous fait un don, si vous vous dites, avant de l'accepter: Les moyens qu'il a employés pour se procurer ces dons d'amitié sont-ils justes, ou sont-ils injustes? ce serait manquer de respect envers lui; c'est pourquoi on ne doit pas les repousser.

Wen-tchang dit: Permettez; je ne les repousse pas d'une manière expresse par mes paroles; c'est dans ma pensée que je les repousse. Si je me dis en moi-même: «Cet homme honoré par sa dignité, qui m'offre ces présents, les a extorqués[20] au peuple: cela n'est pas juste;» et que, sous un autre prétexte que je donnerai, je ne les reçoive pas: n'agirai-je pas convenablement?

MENG-TSEU dit: S'il veut contracter amitié selon les principes de la raison, s'il offre des présents avec toute la politesse et l'urbanité convenables, KHOUNG-TSEU lui-même les eût acceptés.

Wen-tchang dit: Maintenant, je suppose un homme qui arrête les voyageurs dans un lieu écarté en dehors des portes de la ville, pour les tuer et les dépouiller de ce qu'ils portent sur eux: si cet homme veut contracter amitié selon les principes de la raison, et s'il offre des présents avec toute la politesse d'usage, sera-t-il permis d'accepter ces présents, qui sont le produit du vol?

MENG-TSEU dit: Cela ne sera pas permis. Le Khang-kao dit: «Ceux qui tuent les hommes et jettent leurs corps à l'écart pour les dépouiller de leurs richesses, et dont l'intelligence obscurcie et hébétée ne redoute pas la mort, il n'est personne chez tous les peuples qui ne les ait en horreur.» Ce sont là des hommes que, sans attendre ni instruction judiciaire ni explication, on fait mourir de suite. Cette coutume expéditive de faire justice des assassins sans discussions préalables, la dynastie Yn la reçut de celle de Hia, et la dynastie des Tcheou de celle de Tin; elle a été en vigueur jusqu'à nos jours. D'après cela, comment seriez-vous exposé à recevoir de pareils présents?

Wen-tchang poursuivit: De nos jours, les princes de tous rangs, extorquant les biens du peuple, ressemblent beaucoup aux voleurs qui arrêtent les passants sur les grands chemins pour les dépouiller[21]. Si, lorsque avec toutes les convenances d'usage ils offrent des présents au sage, le sage les accepte, oserais-je vous demander en quoi il place la justice[22]?

MENG-TSEU dit: Pensez-vous donc que si un souverain puissant apparaissait au milieu de nous, il rassemblerait tous les princes de nos jours et les ferait mourir pour les punir de leurs exactions? ou bien que si, après les avoir tous prévenus du châtiment qu'ils méritaient, ils ne se corrigeaient pas, ils les ferait périr? Appeler [comme vous venez de le faire] ceux qui prennent ce qui ne leur appartient pas, voleurs de grands chemins, c'est étendre à cette espèce de gens la sévérité la plus extrême que comporte la justice [fondée sur la saine raison][23].

KHOUNG-TSEU occupait une magistrature dans le royaume de Lou [sa patrie]. Les habitants, lorsqu'ils allaient à la chasse, se disputaient à qui prendrait le produit de l'autre, et KHOUNG-TSEU en faisait autant[24]. S'il est permis de se disputer de cette façon à qui prendra le gibier de l'autre lorsque l'on est à la chasse, à plus forte raison est-il permis de recevoir les présents qu'on vous offre.

Wen-tchang continua: S'il en est ainsi, alors KHOUNG-TSEU, en occupant sa magistrature, ne s'appliquait sans doute pas à pratiquer la doctrine de la droite raison?

MENG-TSEU répondit: Il s'appliquait à pratiquer la doctrine de la droite raison.