12. MENG-TSEU dit: Maintenant je prends pour exemple le doigt qui n'a pas de nom[9]. Il est recourbé sur lui-même, et ne peut s'allonger. Il ne cause aucun malaise, et ne nuit point à l'expédition des affaires. S'il se trouve quelqu'un qui puisse le redresser, on ne regarde pas le voyage du royaume de Thsin et de Thsou comme trop long, parce que l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes.
Si l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes, alors on fait chercher les moyens de le redresser; mais si son cœur [par sa perversité] n'est pas semblable à celui des autres hommes, alors on ne sait pas chercher à recouvrer les sentiments d'équité et de droiture que l'on a perdus. C'est ce qui s'appelle ignorer les différentes espèces de défauts.
13. MENG-TSEU dit: Les hommes savent comment on doit planter et cultiver l'arbre nommé Thoung, que l'on tient dans ses deux mains, et l'arbre nommé Tse, que l'on tient dans une seule main; mais, pour ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la cultiver. Serait-ce que l'amour et les soins que l'on doit avoir pour sa propre personne n'équivalent pas à ceux que l'on doit aux arbres Thoung et Tse? C'est là le comble de la démence!
14. MENG-TSEU dit: L'homme, quant à son propre corps, l'aime dans tout son ensemble; s'il l'aime dans tout son ensemble, alors il le nourrit et l'entretient également dans tout son ensemble. S'il n'en est pas une seule pellicule de la largeur d'un pouce qu'il n'aime, alors il n'en est pas également une seule pellicule d'un pouce qu'il ne nourrisse et n'entretienne. Pour examiner et savoir ce qui lui est bon et ce qui ne lui est pas bon, s'en repose-t-il sur un autre que sur lui? Il ne se conduit en cela que d'après lui-même, et voilà tout.
Entre les membres du corps, il en est qui sont nobles, d'autres vils; il en est qui sont petits, d'autres grands[10]. Ne nuisez pas aux grands en faveur des petits; ne nuisez pas aux nobles en faveur des vils. Celui qui ne nourrit que les petits [la bouche et le ventre] est un petit homme, un homme vulgaire; celui qui nourrit les grands [l'intelligence et la volonté] est un grand homme.
Je prends maintenant un jardinier pour exemple: S'il néglige les arbres Ou et Kia[11], et qu'il donne tous ses soins au jujubier, alors il sera considéré comme un vil jardinier qui ignore son art.
Si quelqu'un, pendant qu'il prenait soin d'un seul de ses doigts, eût négligé ses épaules et son dos, sans savoir qu'ils avaient aussi besoin de soins, on pourrait le comparer à un loup qui s'enfuit [sans regarder derrière lui].
Les hommes méprisent et traitent de vils ceux d'entre eux qui sont adonnés à la boisson et à la bonne chère, parce que ces hommes, en ne prenant soin que des moindres parties de leur corps, perdent les grandes.
Si les hommes adonnés à la boisson et à la bonne chère pouvaient ne pas perdre ainsi les plus nobles parties de leur être, estimeraient-ils tant leur bouche et leur ventre, même dans leur moindre pellicule?
15. Koung-tou-tseu fit une question en ces termes: Les hommes se ressemblent tous. Les uns sont cependant de grands hommes, les autres de petits hommes; pourquoi cela?