6. Chun-yu-kouen dit: Placer en premier lieu la renommée de son nom et le mérite de ses actions, c'est agir en vue des hommes: placer en second lieu la renommée de son nom et le mérite de ses actions, c'est agir en vue de soi-même [de la vertu seule][10]. Vous, maître, vous avez fait partie des trois ministères supérieurs, et lorsque vous avez vu que votre nom et le mérite de vos actions ne produisaient aucun bien ni près du prince ni dans le peuple[11], vous avez résigné vos fonctions. L'homme humain se conduit-il véritablement de cette manière?

MENG-TSEU dit: Celui qui, étant dans une condition inférieure, n'a pas voulu, comme sage, servir un prince dégénéré, c'est Pe-i. Celui qui cinq fois se rendit auprès de Thang, celui qui cinq fois se rendit auprès de Kie, c'est Y-yin. Celui qui ne haïssait pas un prince dépravé, qui ne refusait pas un petit emploi, c'est Lieou-hia-hoeï. Ces trois hommes, quoique avec une règle de conduite différente, n'eurent qu'un seul but. Ce seul but, quel était-il? c'est celui qu'on appelle l'humanité[12]. L'homme supérieur ou le sage est humain; et voilà tout. Qu'a-t-il besoin de ressembler aux autres sages?

Chun-yu-kouen dit: Du temps de Mo, Koung de Lou, pendant que Koung-i-tseu avait en main toute l'administration de l'empire, que Tseu-lieou et Tseu-sse étaient ministres, le royaume de Lou perdit beaucoup plus de son territoire qu'auparavant. Si ces faits sont véritables, les sages ne sont donc d'aucune utilité à un royaume?

MENG-TSEU dit: Le roi de Yu, n'ayant pas employé [le sage] Pe-li-hi, perdit son royaume. Mou, Koung de Thsin, l'ayant employé, devint chef des princes vassaux. S'il n'avait pas employé des sages dans ses conseils, alors il aurait perdu son royaume. Comment la présence des sages dans les conseils des princes pourrait-elle occasionner une diminution de territoire?

Chun-yu-kouen dit: Lorsque autrefois Wang-pao habitait près du fleuve Ki, les habitants de la partie occidentale du fleuve Jaune devinrent habiles dans l'art de chanter sur des notes basses. Lorsque Mian-kiu habitait dans le Kao-tang, les habitants de la partie droite du royaume de Thsi devinrent habiles dans l'art de chanter sur des notes élevées. Les épouses de Hoa-tcheou et de Ki-liang[13], qui étaient habiles à déplorer la mort de leurs maris sur un ton lugubre, changèrent les mœurs des hommes du royaume. Si quelqu'un possède en lui-même un sentiment profond, il se produira nécessairement à l'extérieur. Je n'ai jamais vu, moi Kouen, un homme pratiquer les sentiments de vertu qu'il possède intérieurement, sans que ses mérites soient reconnus. C'est pourquoi, lorsqu'ils ne sont pas reconnus, c'est qu'il n'y a pas de sage[14]. S'il en existait, moi Kouen, je les connaîtrais certainement.

MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU était ministre de la justice dans le royaume de Lou, le prince ne tenait aucun compte de ses conseils. Un sacrifice eut bientôt lieu [dans le temple dédié aux ancêtres]. Le reste des viandes offertes ne lui ayant pas été envoyé [comme l'usage le voulait], il résigna ses fonctions, et partit sans avoir même pris le temps d'ôter son bonnet de cérémonies. Ceux qui ne connaissaient pas le motif de sa démission pensèrent qu'il l'avait donnée à cause de ce qu'on ne lui avait pas envoyé les restes du sacrifice; ceux qui crurent le connaître pensèrent que c'était à cause de l'impolitesse du prince. Quant à KHOUNG-TSEU, il voulait se retirer sous le prétexte d'une faute imperceptible de la part du prince; il ne voulait pas que l'on crût qu'il s'était retiré sans cause. Quand le sage fait quelque chose, les hommes de la foule, les hommes vulgaires n'en comprennent certainement pas les motifs[15].

7. MENG-TSEU dit: Les cinq chefs des grands vassaux[16] furent des hommes coupables envers les trois grands souverains[17]. Les différents princes régnants de nos jours sont des hommes coupables envers les cinq chefs des grands vassaux. Les premiers administrateurs de nos jours sont des hommes coupables envers les différents princes régnants.

Les visites[18] que le fils du Ciel faisait aux différents princes régnants s'appelaient visites d'enquêtes [sun-cheou]; l'hommage que les différents princes régnants venaient rendre au fils du Ciel s'appelait visite de comptes-rendus [chou-tchi].

Au printemps, l'empereur visitait les laboureurs, et il assistait ceux qui n'avaient pas le suffisant. En automne, il visitait ceux qui récoltaient les fruits de la terre, et il aidait ceux qui n'avaient pas de quoi se suffire.

Si, lorsqu'il entrait dans les confins du territoire des princes régnants qu'il visitait, il trouvait la terre dépouillée de broussailles; si les champs, si les campagnes étaient bien cultivés; si les vieillards étaient entretenus sur les revenus publics, et les sages honorés, si les hommes les plus distingués par leurs talents occupaient les emplois publics; alors il donnait des récompenses aux princes, et ces récompenses consistaient en un accroissement de territoire.