Il accuse en outre d’abord de fortes affinités d’une part méditerranéennes et d’autre part soudanaises, ensuite une personnalité propre, une province botanique distincte que marque nettement l’existence d’espèces spéciales : les Ficus eucalyptoïdes et Telokat, l’Olea Laperrini, le Myrtus Nivellii, et enfin peut-être le Tafeltast, un ou deux autres arbustes et des lianes (?).

De cet aperçu également se dégage, dans la répartition en altitude, l’existence de trois zones de végétations, une première zone, jusqu’à 1.600 mètres environ, à arbres ou arbustes soudanais, méditerranéens ou propres, une zone plus élevée, de 1.600 à 2.000 mètres environ, à laquelle ne parviennent que certains arbustes comprenant l’Aleo en particulier et le Tafeltast, à caractères originaux ou plutôt méditerranéens que soudanais, comme d’ailleurs cela est logique quand on ne considère que la température, que nous avons appellée zone méditerranéenne, et une troisième zone de 2.000 à 3.000 mètres, dépourvue en général d’arbres ou arbustes, et que nous avons appelée la zone dénudée[62].

On peut dire également ce que cette étude rapide des arbres et arbustes touareg laisse apercevoir : le paradoxe botanique de l’Ahaggar : placé au milieu du Sahara sa végétation persistante réduite pourtant en général à peu près au fond des oueds au dehors desquels on trouve le désert, est de caractère propre peu désertique quand on la compare à celle du Sahara arabe.

La présence de nombreux arbres à vraies feuilles, inconnus du pays arabe, est à ce sujet très démonstrative, surtout quand ces arbres ou arbustes, et c’est le cas des Telôkat, sont spéciaux à l’Ahaggar.

Cette flore peu désertique doit être une flore résiduelle : sans doute ces arbres et arbustes dans une époque plus humide, furent répandus d’une manière plus ou moins continue dans le Massif Central Saharien ; maintenant l’Aleo, les Telôkat, etc., sont isolés dans des stations plutôt rares et souvent très éloignées les unes des autres, endroits plus particulièrement humides où ils ont pu subsister, témoins très nets d’un âge antérieur plus favorisé[63] (étant spéciaux au Massif Central Saharien et à fruits lourds, on ne peut guère, à notre sens, donner d’autres explications).

Quelle explication donner de cette survivance de toute une flore persistante peu désertique, dans l’Ahaggar, quand en Sahara arabe la flore persistante caractéristique des temps humides semble avoir totalement disparu ou si une partie a survécu, semble s’être fortement transformée, adaptée par mutations ? (Il n’y a qu’un exemple de survivance sans grandes modifications en pays arabe : celle du Populus Euphratica, dans l’oued Mya.)

On doit attribuer, semble-t-il, à des causes géologiques et morphologiques la survivance de cette flore en pays targui ; à l’existence dans le Massif Central Saharien de vallées soit à roches encaissantes imperméables, soit très profondes, qui drainent l’humidité comme par des gouttières, vallées souvent pourvues de seuils, dans leurs profils en long, qui font cran pour retenir l’eau dans leurs alluvions en amont, de telle sorte que l’eau que reçoit la région, quoique peu considérable sans doute par rapport à celle qui tombait jadis dans ces pays, est ramassée dans les alluvions des lits de ces oueds qui sont ainsi gorgés d’eau jusque souvent très près de la surface, particulièrement en amont immédiat des « crans », des « seuils de retenue », y est totalisée, y dure longtemps, étant ainsi soustraite dans une forte mesure à l’évaporation, et constitue ainsi quand même un milieu suffisamment humide pour permettre la survivance de cette flore en des endroits privilégiés.

(Parfois même, quand la gorge est profonde, l’eau forme de petites mares permanentes alimentées par l’amont ; ces mares se trouvent en particulier dans les coins des vallées très profondes, placées de telle manière qu’elles soient la plupart du temps à l’ombre, subissant ainsi une moindre évaporation et tirant tout le parti possible de leur alimentation en eau par l’amont, qui forcément n’est jamais très considérable, ni très continue ; ces petites mares sont souvent dans des creux des seuils rocheux ou au bas de ces seuils.)

Le résultat général est la diminution de la quantité des surfaces suffisamment humides mais non la disparition complète de milieux suffisamment humides.

Bref, c’est la localisation de plus en plus grande aux oueds et même souvent seulement à des points privilégiés de leurs cours d’une flore jadis répandue beaucoup plus largement, avant peut-être un desséchement plus complet atteignant les oueds même dans leurs vallées les plus profondes et leurs points les mieux disposés pour la résistance et la disparition entière de cette flore.