Enfin voilà des montagnes ; nous sommes cette fois en vrai pays targui : ce sont les plateaux nus et brûlants des Tassilis dont les vallées encaissées cachent dans le fond de gorges fantastiques des bosquets de lauriers-roses et de mimosas[82] fleuris et odorants, de petits lacs qu’animent de nombreux poissons et des marécages touffus, retraites noires de quelques vieux crocodiles.

En parcourant ces oueds de légendes dans les replis desquels les surprises se succèdent aux yeux émerveillés, je comprends maintenant les yeux nostalgiques des officiers sahariens au moindre souvenir des pays touareg ; ne nous a-t-il pas paru à tous comme une île enchantée, ce pays targui, après la traversée monotone du Sahara arabe ? et comme il m’apparaît naturel maintenant le prestige extraordinaire du nom « Hoggar » sur toutes les populations sahariennes : pays fabuleux et magique en vérité quand on le compare aux autres régions sahariennes, et dont on ne peut considérer les descriptions merveilleuses comme le fallacieux effet de l’emphase arabe que tant qu’on ne le connaît pas ! A mesure qu’il se dévoile, il apparaît digne de sa renommée.

Je renonce à décrire ces vallées ombreuses et parfumées des Tassilis enserrées dans leurs hautes murailles comme un trésor dont la terre garde un soin jaloux ; ne serait-ce pas un sacrilège ?

On y surprend souvent au détour d’une gorge, soit la timide gazelle aux gracieux effrois, reposant mignonnement à l’ombre du térébinthe ou du mimosa, soit le sauvage mouflon au front noble et vaillant buvant longuement à quelque flaque d’eau miroitante laissée dans le creux du rocher par une récente pluie.

Dans les Tassilis, au Tahihaout, je rencontre des traces récentes de chèvres, d’ânes et de chameaux ; des tribus de Touareg nomadisent donc non loin ; j’ai besoin d’un guide ; j’envoie mon méhariste, Mahomed-ben-Hamouillah, sur leurs traces essayer de m’en trouver un ; il revient bientôt, et voici un Targui devant moi : Amdor-ag-Amadou, des Eaohen-n-ada.

C’est un guerrier mystérieux et superbe : haute taille, port fier et hardi, démarche souple, muscles longs, attaches fines, teint de bronze doré ; peu d’hommes réunissent tant d’éléments de beauté pour la splendeur de leur corps.

Ce beau corps est paré avec une coquetterie raffinée (n’est-il pas un guerrier ?) ; un bracelet de serpentine au-dessus du coude fait valoir le nu d’un bras dont Adonis eût été jaloux ; une sorte de gandourah très décolletée laisse admirer le galbe rare du cou et des épaules.

De la figure on ne voit que deux yeux hiératiques, agrandis au kohl et entre les yeux la naissance du nez ; le reste est caché sous un voile indigo[83] disposé savamment autour de la tête en un mouvement fixé peut-être depuis des siècles, surmonté d’une sorte de « bourrelet »[84], de diadème, de laines et de soies multicolores, qui donne à la tête une allure casquée ; les cheveux jaillissent parfois ainsi qu’un cimier de ce casque d’étoffe ; parfois aussi ils sont tressés à la manière lybienne.

Planche XII.