II. — LA GERMANIE.
L’érudition allemande, qui s’est beaucoup occupée du court écrit de Tacite sur la Germanie, a soulevé une foule de questions sur le but, les sources, la date et le titre même de cet ouvrage. On a supposé que le titre authentique s’était perdu, avec une préface où Tacite rendait peut-être compte de l’idée qui avait inspiré son livre. Les différents titres que l’on propose sont fort incertains. On a à choisir entre: De origine et situ Germanorum (ou Germaniæ), De situ Germaniæ, De situ ac populis Germaniæ, De origine, situ, moribus ac populis Germanorum. Comme il n’y a presque pas de motif de préférence entre ces divers titres, on peut se contenter, comme Halm, d’écrire en tête du livre de Tacite: C. Taciti de Germania liber. On ne peut, en effet, sur ce point, accorder grande confiance aux manuscrits; ceux qui existent actuellement et dont les principaux sont le Vaticanus 1862 et 1518, le Leidensis, le Neapolitanus, ont été copiés par des humanistes de la Renaissance et reproduisent un manuscrit unique apporté d’Allemagne en Italie et aujourd’hui perdu.
La date de la composition de la Germanie est assez facile à déterminer. Tacite nous dit (§ 37) que, depuis la première invasion des Cimbres (an de Rome 641) jusqu’au second consulat de Trajan (851), il s’est écoulé 210 ans. On peut en conclure que si Tacite prend le second consulat de Trajan pour point de départ de son calcul, c’est parce que cet ouvrage fut composé à cette époque même ou du moins avant le troisième consulat, un peu avant ou un peu après l’arrivée de Trajan à Rome.
On s’est souvent demandé quel but s’est proposé Tacite en écrivant la Germanie. Comme on peut s’y attendre, toutes les solutions possibles ont été proposées. On a été jusqu’à soutenir que la Germanie était une sorte de dialogue, dans lequel Tacite avait voulu réunir les opinions des écrivains antérieurs sur la Germanie, en interrompant sans cesse cette relation pour compléter, confirmer et, plus souvent, infirmer leur témoignage. Sa méthode la plus ordinaire de contredire ses adversaires serait l’ironie. Méthode bien dangereuse, en vérité, puisqu’on a si souvent pris pour la pensée de Tacite ce qui en était exactement le contraire[2]. Le tort de la plupart des commentateurs qui ont voulu trancher nettement la question, a été, semble-t-il, de se montrer trop exclusifs et de ne pas assez distinguer, autour du but principal, quel qu’il soit d’ailleurs, l’existence incontestable d’intentions secondaires. Il est évident, par exemple, qu’on aurait tort de ne voir dans la Germanie qu’une sorte de roman où serait dépeint un certain idéal de bonheur, de vie simple et vertueuse. Cet ouvrage serait ainsi une réplique de la fiction de l’âge d’or, la scène étant transportée dans le lointain de l’espace au lieu d’être reculée dans le temps. Le romanesque que l’on croit découvrir dans certains passages ne doit pas faire illusion. Tacite, il est vrai, fait une description fantastique du culte mystérieux de la déesse Nerthus et nous montre une armée entière couverte de boucliers noirs; cela vient de ce que, trop grave pour inventer des fables, il est aussi trop consciencieux pour omettre les informations qu’il a recueillies. Dans le second livre des Histoires nous trouvons sa profession de foi: «Je crois, dit-il, qu’il est contraire à la gravité de l’histoire de vouloir intéresser les lecteurs avec des fictions et des fables, mais je ne voudrais pas non plus enlever toute créance à des traditions généralement reçues.» D’ailleurs, comment expliquer, dans cette hypothèse, la présence de tant de détails géographiques? Pourquoi tant de précision dans la notation du caractère spécial de chaque peuplade? Et si Tacite a voulu vanter la vie simple et frugale, pourquoi insiste-t-il sur l’ivrognerie et l’entêtement de ces robustes Germains? Cependant on ne saurait nier que Tacite ait souvent embelli la vie de ces peuplades à demi sauvages et fait de leur ignorance des vertus réfléchies de philosophe.
[2] Voici, par exemple, comment M. Holub entend le ch. XVII: Tacite rapporte l’opinion d’un de ses prédécesseurs: Tegumen omnibus sagum fibula aut, si desit, spina consertum. — Et Tacite reprend aussitôt ironiquement: Ceterum intecti: totos dies juxta focum atque ignem agunt! C’est-à-dire: «Eh quoi! pas d’autre vêtement? Mais alors le climat les obligerait à rester des journées entières près du feu! Ne faut-il pas qu’ils aillent à la chasse, aux assemblées, à la guerre? Ce simple manteau peut-il suffire?» On devine ce qu’une semblable interprétation peut réserver de surprises à qui voudra s’y livrer.
La rhétorique, dont on sent parfois l’influence sur la composition de l’ouvrage, n’a pas peu contribué à lui donner ce faux air de roman utopique; mais plus sensible encore est l’influence des préoccupations du moment et ce n’est pas sans quelque apparence de raison qu’on a soutenu que Tacite avait voulu avant tout faire la satire des mœurs de son temps. On sait que Tacite n’est pas l’historien selon l’idée de Fénelon. Il est bien de son temps et de son pays, et dans le cœur de ce penseur profond bouillonne un ardent patriotisme. Tacite a étudié les vices de son siècle; il y a reconnu le signe d’une civilisation trop avancée qui court fatalement à la décadence. Pour lui, comme pour tous les Romains qui ont gardé l’amour et l’admiration du peuple roi, l’idéal est vers le passé; c’est le mos majorum qui a fait la grandeur de la République, c’est lui qui peut seul la sauver de la ruine. Aussi, sans être pour cela un révolutionnaire, il saisit avec empressement l’occasion qui lui est offerte d’opposer à la civilisation corrompue qui règne à Rome les rudes vertus des Barbares. À chaque instant la pensée de Tacite est reportée de l’objet de son étude vers l’état actuel de sa patrie. Si cette préoccupation l’a amené à forcer quelques traits, elle lui a fourni l’occasion de belles antithèses, dans lesquelles un peu d’affectation ne nuit pas à la profondeur de la pensée. Il serait exagéré cependant de considérer la Germanie comme une satire analogue aux ouvrages de nos philosophes du XVIIIe siècle qui prétendaient opposer aux vices et aux mensonges conventionnels de la société le bon sens et les vertus spontanées de la nature inculte. Tacite s’est contenté de rappeler aux Romains que, chez ces prétendus barbares, les lois du mariage étaient sévèrement gardées, la corruption ne prêtait pas à rire, les testaments et les abus qu’ils provoquent étaient inconnus, les enfants n’étaient point abandonnés à des mercenaires, la douceur envers les esclaves était habituelle. Avant Tacite, Horace avait déjà usé de ce procédé en opposant aux mœurs des Romains les vertus des Gètes et des Scythes (Odes, III, 24), et l’on a pu relever des tendances analogues chez Valérius Flaccus qui publia son ouvrage environ trente ans avant l’apparition de la Germanie.
La Germanie serait-elle donc plutôt une brochure politique analogue aux monographies qui paraissent aujourd’hui à propos des questions brûlantes de la politique extérieure? Les partisans de cette opinion avouent toutefois que la Germanie n’a pas été improvisée comme le sont la plupart des écrits de ce genre, mais composée d’après des notes dès longtemps recueillies. Cette intention politique est loin d’être aussi évidente qu’on l’a prétendu, puisque les défenseurs de cette opinion soutiennent, les uns, que Tacite a voulu détourner Trajan de faire la guerre à des gens si vertueux et si forts, les autres qu’il a simplement voulu soutenir sa politique. L’empereur en effet, appelé au trône pendant qu’il se trouvait en Germanie, y resta longtemps pour consolider la frontière. On désirait le revoir à Rome; de là, chez Tacite, le désir d’expliquer l’absence de Trajan en montrant la nécessité de tenir en respect les Barbares. Si telle était l’idée de Tacite, non seulement elle devrait s’exprimer nettement dans quelque endroit de l’ouvrage, mais on devrait la deviner présente partout; or rien ne serait plus difficile à prouver. En effet, quiconque lira la Germanie sans idée préconçue aura l’impression d’un ouvrage scientifique. C’est l’avis de Mommsen: «Tout cet écrit, dit-il, fait l’effet d’être simplement géographique.»
On s’est appuyé sur cette constatation pour soutenir que la Germanie était un livre détaché des grands ouvrages. Il aurait survécu à la perte d’une partie considérable des Annales et des Histoires, parce qu’il aurait été de bonne heure remarqué et copié à part par des moines allemands du moyen âge. On a été jusqu’à lui fixer sa place dans les Histoires à l’endroit où Tacite devait parler de la grande coalition des Sarmates et des Suèves. Selon d’autres, la Germanie aurait été en effet, d’abord, destinée à prendre place dans les Annales ou les Histoires, mais elle en aurait été séparée par Tacite lui-même et publiée à part.
Cette opinion, quelque vraisemblable qu’elle puisse paraître, n’est pas concluante. Si l’on se rappelle que le Dialogue des orateurs est un ouvrage de rhétorique où les souvenirs d’école et le désir d’imiter les périodes cicéroniennes sont si apparents, que l’Agricola garde une parenté évidente avec les panégyriques depuis si longtemps à la mode, que la Germanie elle-même fourmille de pointes, de réticences calculées et d’effets de style, on est tenté de regarder cet ouvrage comme un essai, où Tacite a voulu former son style et se faire la main pour aborder les grands ouvrages qu’il méditait. Ceci n’est pas pour en diminuer la valeur: au contraire. Tacite a dû y apporter tous ses soins; il a dû à cette occasion consulter de nombreux ouvrages, non seulement pour assembler des matériaux, mais pour s’inspirer des meilleurs modèles. Nous le voyons commencer à la manière de César et terminer par une imitation de Salluste. Sans doute, le procédé est encore sensible dans la Germanie, mais, en somme, c’est l’œuvre soignée d’un homme déjà maître de son talent, qui, en exerçant sa sagacité d’historien et son originalité de styliste, se prépare à la composition de chefs-d’œuvre immortels.
On s’explique pourquoi la Germanie lui a paru le sujet le plus intéressant. La question germanique était à l’ordre du jour. Depuis que César avait franchi le Rhin, les Germains n’avaient pas cessé d’être mêlés aux affaires de Rome, comme ennemis ou comme alliés. À César même ils avaient fourni, dans sa guerre contre les Gaulois, d’excellents cavaliers. Ils avaient tenu en échec la puissance d’Auguste. Sous ses successeurs, ils avaient continué à inquiéter la frontière et on n’avait jamais pu les considérer comme définitivement soumis de la même façon que les Gaulois. Tacite avoue qu’ils avaient fourni aux généraux plutôt des occasions de triomphe que de véritables victoires. Tout le monde sentait vaguement, et Tacite sans doute mieux que personne, que le danger viendrait du Nord et que, si une invasion des Cimbres et des Teutons se renouvelait, on trouverait difficilement un nouveau Marius et des légions semblables aux vainqueurs de Verceil. Ajoutez à cela la curiosité qui porte les civilisations raffinées vers l’étude des populations encore voisines de la barbarie. Le succès de la littérature exotique de nos jours ne s’explique pas autrement. Or, à l’époque de Tacite, l’Orient, souvent décrit, était trop connu; la Germanie et les pays du Nord, du côté des mers mystérieuses et des nuits de plusieurs mois, devaient intéresser davantage. Ces récits sur des peuples lointains remplaçaient dans la curiosité des lecteurs les légendes mythologiques auxquelles on ne croyait plus. Le livre de Tacite répondait à ce besoin; il avait l’exactitude d’une sérieuse étude géographique et l’intérêt d’un roman. Tacite reconnaît dans ses Annales que les récits de ce genre sont les plus propres à piquer la curiosité du lecteur.