XXI. C'est une espèce d'obligation pour chacun d'embrasser les amitiés et les inimitiés de sa famille; mais les haines n'y sont pas implacables. L'homicide même se rachète par une certaine quantité de bétail, que toute la famille reçoit comme indemnité; satisfaction très-salutaire, car les inimitiés ne sont nulle part aussi dangereuses que dans les pays libres. Il n'y a pas de nations qui se plaisent autant à exercer l'hospitalité. C'est un crime de fermer sa maison à qui que ce soit. Quand vous arrivez chez quelqu'un, il vous donne ce qu'il a; et lorsqu'il n'a plus rien, il vous mène lui-même chez son voisin, qui vous fait le même accueil; on ne distingue point en cela l'ami de l'étranger. Quand vous sortez, si votre hôte vous demande quelque chose, vous ne pouvez pas le refuser honnêtement; mais vous pouvez aussi lui demander ce qu'il vous plaira, sans craindre qu'il vous refuse. Ils se plaisent à faire et à recevoir des présents; mais comme ils oublient ceux qu'ils font, ils ne se croient point obligés par ceux qu'on leur a faits. Ils se reçoivent poliment, mais sans apparat.

XXII. On ne s'y lève que fort tard, et d'abord on entre au bain qui est ordinairement chaud, à cause du climat qui est extrêmement froid. Ensuite on se met à table, et chacun a la sienne à part. Ils prennent leurs armes pour aller à leurs affaires, et souvent même ils ne les quittent pas pendant le repas. Ce n'est point une honte parmi eux de passer les jours et les nuits entières à boire; aussi les querelles y sont-elles fréquentes, comme parmi les ivrognes; et elles se terminent plus souvent par des coups que par des injures. C'est pourtant dans les festins que se font le réconciliations et les alliances; c'est là qu'ils traitent de l'élection des princes et de toutes les affaires de la paix et de la guerre. Ils trouvent ce temps-là plus opportun, parce qu'on n'y déguise point sa pensée et que l'esprit s'y échauffe et s'y porte aux résolutions hardies. Cette nation, exempte de ruse et de dissimulation, découvre alors ses sentiments avec liberté et franchise; mais la décision de l'affaire est renvoyée au lendemain: ainsi ils délibèrent alors qu'ils ne sauraient feindre, et ils décident lorsqu'ils ne peuvent se tromper.

XXIII. Ils boivent une certaine liqueur faite d'orge ou de froment, en manière de vin; mais ceux de la frontière achètent du vin de leurs voisins. Leur nourriture est fort simple; elle consiste en fruits sauvages, en lait caillé et en venaison fraîche. Ils satisfont leur appétit sans apprêt et sans assaisonnements; mais ils n'ont pas la même sobriété pour la boisson; et qui voudrait leur donner à boire autant qu'ils en désirent, viendrait à bout d'eux plutôt par leur intempérance que par les armes.

XXIV. Ils n'ont qu'une sorte de spectacles. Leurs jeunes gens sautent tout nus entre les pointes d'épées et de javelots. Ils ont fait un art de cet exercice, qui est maintenant en crédit, quoiqu'il n'y ait point d'autre récompense que le plaisir des spectateurs. Ce qui est surprenant, c'est leur passion pour le jeu. Ce plaisir leur tient lieu d'une affaire plus importante, et ils s'en occupent si sérieusement, et avec tant d'ardeur dans le gain et dans la perte, qu'un homme, après avoir joué tout son bien, se joue lui-même, et s'il perd, il va volontairement en servitude: quand même il serait le plus fort et le plus robuste, il souffre que l'autre le lie et le vende, car le gagnant rougirait de garder le vaincu. Cette façon d'agir nous paraît un trait de folie; mais ils la regardent comme un acte de justice et de bonne foi.

XXV. Ils n'emploient pas leurs esclaves, comme nous faisons, à divers travaux dans la famille; ils ont leur ménage séparé, et on les oblige à payer tous les ans une certaine quantité de blé, d'étoffe ou de bétail, comme on fait avec des fermiers; on ne leur demande rien de plus; du reste, la femme et les enfants font ce qui est à faire dans la maison. Rarement ils mettent leurs esclaves aux fers, ou les maltraitent pour les forcer à travailler. Ils les tueraient plutôt, non point par punition, ni pour l'exemple, mais par un mouvement violent, comme on tue son ennemi, avec cette différence qu'à l'égard de l'esclave il y aurait impunité. Les affranchis n'y sont guère plus considérés que les esclaves, car ils n'ont aucune autorité dans la maison ni dans l'État, si ce n'est dans les endroits où il y a des souverains, et où ils deviennent quelquefois plus puissants que les seigneurs du pays. Mais il n'en est pas de même ailleurs, et c'est une grande marque de liberté.

XXVI. Ils ne connaissent ni usure, ni intérêt; c'est pourquoi ils s'en abstiennent plus scrupuleusement que si on le leur avait défendu. Ils cultivent tantôt une contrée, tantôt une autre, et ils partagent les terres selon le nombre et la qualité des personnes; l'étendue du pays empêche qu'il y ait le moindre différend entre eux à ce sujet. Ils ne labourent pas un même champ tous les ans; ils ne s'amusent pas à cultiver un jardin, ni à arroser une prairie. Ils se contentent de les semer, et n'ajoutent rien à la fertilité de la terre par le soin de la culture. Ils ne partagent pas l'année en quatre saisons comme nous: ils ne connaissent que l'hiver, le printemps et l'été. Le nom et les richesses de l'automne leur sont inconnus.

XXVII. Leurs funérailles sont sans pompe et sans magnificence. Ils se servent seulement de quelque bois particulier pour brûler le corps d'une personne de condition: ils brûlent en même temps ses armes et quelquefois son cheval; mais ils ne jettent point de parfum sur le bûcher, et ils n'y brûlent pas les vêtements du mort. Leurs tombeaux sont faits de gazon, et ils méprisent l'appareil des nôtres, comme une chose qui est à charge aux vivants et aux morts. Ils quittent bientôt le deuil, mais non pas la douleur et l'affliction. Il est bienséant aux femmes de pleurer, et il convient aux hommes de conserver la mémoire des personnes qui leur sont chères. Voilà ce que j'ai appris en général de l'origine et des mœurs des Germains.

XXVIII. Je parlerai en particulier des coutumes de chaque nation, et je commencerai par les peuples qui sont venus de la Germanie dans les Gaules. César, le plus illustre de tous les écrivains, nous apprend que la puissance des Gaulois a été autrefois beaucoup plus considérable qu'elle n'est à présent: c'est pourquoi il est assez croyable que ces peuples ont aussi passé en Germanie. Le Rhin n'était pas une assez forte barrière pour leur courage, avant que les empires fussent établis et que les dominations fussent certaines. Les Helvétiens (ou les Suisses) occupèrent le pays qui est entre le Rhin, le Mein et la forêt Noire; et les Boïens, autre peuple de la Gaule, ont donné leur nom à la Bohème, quoique ce pays ait depuis reçu d'autres habitants. On doute si les Osiens ont passé de la Germanie dans la Pannonie, ou les Aravisiens de la Pannonie dans la Germanie; car ils ont tous le même langage et les mêmes coutumes; d'ailleurs les pays qu'ils habitent ne sont pas meilleurs les uns que les autres, et ils vivaient autrefois dans la même liberté et dans une égale indigence. Ceux de Trèves et les Nerviens affectent de venir des Germains, pour se distinguer de la mollesse des Gaulois par la gloire de leur origine. Les Vangions, les Tréboces et les Némètes (autrement ceux de Spire, de Worms et de Strasbourg) en viennent plus assurément, et ceux de Cologne même, quoiqu'ils aiment mieux porter le nom d'Agrippiniens que celui d'Ubiens, parce que le premier désigne une colonie romaine. Aussi ont-ils été placés en deçà du Rhin, pour servir de digue contre l'inondation des barbares, et non pas pour être plus en sûreté.

XXIX. Mais de tous ces peuples les Bataves sont les plus vaillants. Ils habitent une île du Rhin. Ils sont Cattes d'origine, et ils quittèrent leur pays dans une guerre civile, pour faire partie de notre empire. Aussi leur fait-on l'honneur de ne pas les charger d'impôts, ainsi que les autres peuples qu'on méprise; mais ils sont réservés pour le combat, comme le fer et les armes. Les Mattiens (ou les habitants du Vétérave et du Westerwaal) sont dans la même obéissance; car la grandeur romaine a porté ses conquêtes jusqu'au delà du Rhin, qui était l'ancienne borne de notre empire. Quoiqu'ils demeurent parmi nos ennemis, ils ne laissent pas d'avoir le cœur et l'inclination romaine; du reste ils ressemblent aux Bataves, si ce n'est qu'ils paraissent tirer une nouvelle vigueur de leur position et de leur climat. Je ne compte point entre les Germains ceux des Gaulois qui, habitant au delà du Rhin et du Danube, cultivent les terres qu'on appelle Serves: ce sont les plus pauvres et les plus inconstants des Gaulois, qui n'ayant rien à craindre, ni à perdre, à cause de leur pauvreté, se sont emparés d'un pays qui n'appartenait à personne. Et comme nous avons depuis avancé nos garnisons et reculé nos frontières, ils vivent en repos à l'abri de notre domination, comme s'ils étaient au milieu de notre empire.

XXX. Plus loin sont les Cattes, dont le pays commence et finit à la forêt Noire. Il n'est pas si plein, ni si marécageux que le reste de la Germanie; mais il est coupé de montagnes qui s'abaissent peu à peu. Ces peuples sont d'une corpulence forte et ramassée; ils ont une physionomie extrêmement fière et l'esprit élevé. Du reste, ils ont toute l'adresse et toute la conduite des Germains: ils savent choisir leurs chefs et leur obéir, garder leurs rangs, saisir l'occasion, ménager leur force, ordonner de jour, se fortifier la nuit, s'appuyer sur la valeur plutôt que sur la fortune, et ce qui est très-rare pour des barbares, et un effet de la discipline, ils savent faire plus de fond sur la personne du chef que sur celle du soldat. Toute leur force est dans l'infanterie, qu'ils chargent d'outils et de provisions outre ses armes. Les autres peuples cherchent volontiers à se battre; mais les Cattes font vraiment la guerre: ils ne s'amusent pas à courir et à escarmoucher comme la cavalerie, qui est aussi prête à fuir qu'à combattre. Ils savent que la précipitation est sœur de la crainte, et la prudence voisine de la fermeté.