«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable s'était réunie dans une vaste plaine appelée les Croix, qui borde la route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob, Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek (agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage. La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas leurs vêtements sacerdotaux.

»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda, curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que cette foule eût quitté la plaine des Croix, un seigneur invita l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités, elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant, convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants. Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau, qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée, Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite. Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin, qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes réjouissances.»

Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs pèlerinages pacifiques et tout religieux.

Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour toucher la corde la plus sensible de leurs cœurs et la faire vibrer avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si curieuse:

«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos bonnes œuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants de Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de ne pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie, et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter, dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. Que je vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu fortifie vos cœurs.—Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des Taborites[55]

Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et couvents furent pillés.

Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne passait ainsi à son frère Sigismond. Celui-ci était alors aux prises avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme. Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits[56]; partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul œil valide qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il déploya les talents militaires les plus extraordinaires.

Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites, qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces, en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi, n'eut jamais besoin de recrues.

Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements.

Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques. Voici ces articles: