On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et aux railleries de l'univers.
On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême, sans que les États y eussent consenti, etc.
Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges, les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés nationales.
Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les provinces de l'Empire.
Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander, d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs reprises, on envoya en Pologne des ambassades composées de représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais Pierre Payne, comme député des Taborites[57]. Le roi de Pologne était Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux environs de Moscou[59], et résister victorieusement aux attaques des Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient à s'en plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; mais le roi ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages que les Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands pour qu'on pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, s'opposa à ce projet, et, sans être dévot, le vieux monarque envisageait avec effroi l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. Il déclara, à la fin, qu'il consulterait sur cette grave matière, son cousin, le grand-duc de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux députés bohémiens. Les autres restèrent en Pologne, bien traités du roi, mais comme séquestrés dans une ville, car l'autorité ecclésiastique avait mis en interdit tout endroit où les Hussites avaient mis les pieds. Le caractère de Vitold était tout opposé au caractère de Jagellon. Il était hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant fort peu de toutes ces matières, comme il le disait avec franchise. Il n'avait qu'une sorte de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec l'indépendance la plus complète dans ses relations intérieures ou extérieures. Sans la distance qui séparait sa province de la Bohême, il aurait, malgré son grand âge, accepté la couronne qui lui était offerte, et ses sujets, qui suivaient l'Église grecque, auraient volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il paraît avoir conseillé à son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à cause de l'opposition de son clergé catholique. Tous deux cependant furent d'avis de les soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt, neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent.
Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.
Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, d'être un Russe, ennemi du nom chrétien. On dit même qu'il avait été élevé dans l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire, lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un pays aussi bouleversé.
Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande envahit la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec les impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du pays, et déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et qu'une nation libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à une lutte entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour placer Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; mais ses soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut conclue, Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme régent de Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impériaux avaient occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, près la ville de Przybislav qu'il assiégeait[60].
J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire, avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace, donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie pesamment armée des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même après la mort de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui réglait l'ordre et la discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, de marcher à l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, etc.
Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte de son dernier œil[62], il se tenait dans un chariot, tout près de l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un autre exemple dans l'histoire des guerres modernes.