«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation. Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant d'armées de fidèles, détruit tant de villes, massacré tant de mille hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis; c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas la crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du Protestantisme.

Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition, concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite, Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de dextérité et de succès que l'épée ailleurs. En voici un exemple: les députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas le droit, le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions hétérodoxes et de croire, entre autres choses, que les ordres mendiants étaient une invention du diable.—Oui, dit Procope, puisque les mendiants n'ont été institués ni par les patriarches, ni par Moïse, ni par J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que peuvent-ils être sinon une invention du diable et une œuvre de ténèbres. Cette réponse excita un rire universel dans l'assemblée. Rappelons encore une anecdote relative à ces conférences, qui prouve la vivacité des parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né dans la ville dont il portait le nom, et qui, à cette époque, était un centre célèbre de la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les députés hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hérétique et d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, notre compatriote, nous insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de Raguse répondit: «C'est parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» Les sentiments nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils considéraient comme un affront dont l'auteur était un de leurs compatriotes, qu'ils furent sur le point de se retirer. On eut de la peine à leur persuader de rester; quelques-uns même demandèrent que Jean de Raguse cessât de prendre part aux controverses.

Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle, revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour des Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en Bohême pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. On accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de Compactata. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme roi légitime de Bohême.

Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'écho chez les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains de Bohême, et qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement républicain.

Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile, Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne, alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie le secours de ces hérétiques obstinés.

Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins, huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes avaient atteint les rivages d'une mer lointaine.

Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui, avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les Compactata, ou quatre propositions expliquées par le concile. Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les Bohémiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une prudence mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout ce qu'ils purent pour exciter les partisans des Compactata contre les Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux nobles du pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans peine à occuper la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais ceux de la nouvelle ville refusèrent de se soumettre à la ligue, et s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les ordres de Procope le Petit et du Taborite Kerski.

Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgré les pertes considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre. Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le 29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre milles allemands de Prague.

Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague par un de ces mouvements stratégiques où il excellait, et d'occuper la ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses adversaires avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel, les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à voir la cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent de l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce moment critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les Hussites auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se précipita au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu'à ce que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son homonyme, Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté.

Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de vaincre que vaincu (non tam victus quam vincendo fessus). Cette expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le pape Pie II.—Hist. Bohêm., cap. LI), qui pouvait apprécier son caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina facilement.