On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires épisodes de l'histoire moderne, et peut-être comme le plus extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée, l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans toutes les classes de la population. On a des traités sur différents points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius, déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre mérite que l'amour des lettres (nam perfidum genus illud hominum hoc solum boni habet quod litteras amat. Voir sa lettre à Carvajal). Je ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le champ de bataille.
On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens allemands emploient l'expression de barbarie de Hussite, pour désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi, à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera si j'ai tort ou raison.
L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes, femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race, comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74], et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès, pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de leur âge et non celle des hommes;—non vitia hominis, sed vitia sæculi. Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague.
Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des Compactata et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut.
Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en abondance. Il les appelle cependant une secte abominable, perfide, digne des peines capitales. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et infâme (sceleratissimos), que l'empereur Sigismond devrait exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres Taborites.
Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458, les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux, selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne, l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce fait, Vaudois.
La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les appellations les plus outrageantes.
Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics, mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler, sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506, à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.
Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague, en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères, de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne, où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises florissantes.
On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité, au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité, qu'ils aient plus à cœur la prospérité des Groënlandais, des Nègres et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt.