À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes. Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile. Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin; leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme, d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer la conversion de toute la province où ils avaient trouvé une hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation, une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte: en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski, les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur différents points du pays.

Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église, d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères, notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à l'Université récemment établie à Kœnigsberg, d'où ils revinrent plus tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97].

L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme dans la province de Cracovie.

Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie (Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects, et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation de l'hérésie.

Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement opposé à celui que l'on attendait. Stadniçki, noble influent, introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki, trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de 1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques.

Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations, plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation de l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés exprima son approbation en appelant à la présidence ce même Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué; les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi, qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où, dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté n'était accordée qu'à une croyance privilégiée.

Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du XVIe siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable violence de passion et par une absence totale de principes: je veux parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin d'Orichovius[101].

Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg, il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui, tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses, il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères, il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome; relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre, Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que Rome se jouait de lui et il recommença ses attaques plus vivement que jamais[102]. Ses œuvres furent mises à l'index, et on le dénonça comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du pape,—ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103].

Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105]. Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion, présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que proclamer les opinions de cette Église, et le cardinal Hosius donna son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi remonter au XVIe siècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable, par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, et par l'abbé de Lamennais? Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt personnel.

Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée, l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines des Réformistes. Les Institutes de Calvin étaient lues et commentées devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé, et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond, c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode national. Ce vœu, partagé par un grand nombre de personnages considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande œuvre, était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de mes lecteurs sur ce personnage éminent.