CHAPITRE VII.
POLOGNE.
(Suite.)

Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. — Arrivée du nonce Lippomani, et ses intrigues. — Synode catholique de Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs, meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. — Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de la Réforme.

La famille des Laski a produit, pendant le XVIe siècle, plusieurs hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps. Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en 1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue sous le nom de Statut de Laski. Il avait trois neveux, qui tous acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav, dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de Vienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié d'Érasme, en subvenant à tous ses besoins avec autant de générosité que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de caractère qui distingua tous ses actes.

Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques réformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés; il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en 1528, désira que Laski vînt compléter cette grande œuvre. Laski hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg; enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles, car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique, contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline, organisa, selon les Écritures, la cérémonie de la communion, et composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable fondateur du Protestantisme dans la Frise.

La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden.

En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner. Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer. Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de doctrine que sur les questions de hiérarchie et de discipline ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi Édouard VI[108].

Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et l'introduction de l'Intérim[109] dans la Frise hâta son départ. Il visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en Angleterre, où il arriva au printemps de 1550.

Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23 juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins, et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens, généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait, en quelque sorte, la semence destinée à féconder la Réforme dans les pays où ses membres avaient dû s'exiler.

Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même appel à son patronage.

La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre 1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain, Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève. Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui proposer d'abjurer son hérésie. La défense qu'il soumit au roi n'apaisa pas l'odium theologicum des Luthériens; l'un d'eux, Westphalus, appela Martyrs du diable les disciples de Laski, tandis qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient pas être considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus favorable.