L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça une grande influence dans les relations de la France avec les puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur, nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, sœur de Sigismond, mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.

Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du sénat. La diète de convocation[128] se réunit à Varsovie au mois de janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions. Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion des évêques, qui se mirent à protester contre la mesure proposée par un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à Kamien, petite ville voisine de Varsovie.

On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée, par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence du côté du prince français.

La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste, un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc, évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière, au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait apprécié les intérêts français en Allemagne.

Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la situation respective des partis complètement changée. Les Papistes, désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même, dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute participation au massacre.

La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain, qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne coula pas une goutte de sang![131]

Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties. Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir échouer l'élection.

En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète, ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des contrées ennemies de la France; ceux qui avaient émigré pouvaient rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion, etc.[132]—De telles conditions permettent d'apprécier les avantages qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné toute l'Europe.

Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France, par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans résultat[134].

Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin, lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment. Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user de violence.