Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion, et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète, Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion catholique, lut la formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette déclaration.

Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment, les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement, proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant, qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille d'une guerre religieuse.

Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité entre les deux partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski, palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent, soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle, essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de la couronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la liberté religieuse de son pays.

Le serment que Henri avait prêté à contre-cœur, n'était point de nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans tout le pays un mécontentement général produit par l'influence croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses mœurs dissolues, le roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous le nom de Henri III.

Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire, que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue Solikowski, dont j'ai déjà eu occasion de parler plus haut. Celui-ci se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne, il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne, sœur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances des Catholiques, dont la cause était si compromise.

Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne, causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des Protestants.

L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory, qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de la campagne.

CHAPITRE X.
POLOGNE.
(Suite.)

Élection de Sigismond III. — Son caractère. — Sa soumission complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le Protestantisme en Pologne. — Exposé des manœuvres des Jésuites et leur succès. — Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. — Histoire de la Lithuanie. — Rôle de l'Église d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. — Union avec la Pologne. — Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église de Pologne à la suprématie de Rome. — Instructions données par eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. — L'Union est conclue à Brestz; ses déplorables, effets pour la Pologne. — Lettre du prince Sapiéha.

Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine Jagellon, sœur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère, de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome. Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape, en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à assister à une cérémonie luthérienne.