Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme, non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets, que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la suprématie de Rome dans les affaires intérieures et dans les relations extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que Gratiani avait proposé à Henri de Valois.

Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains de l'Europe[136], et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En conséquence, les principales dignités de l'État et les riches domaines de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au pays; on ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils étaient employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet ordre s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 dollars de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette époque. Les Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient cinquante écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la noblesse: c'était là le but principal de leur ambition, car ils voulaient surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi leur influence, ou plutôt leur domination, sur le pays.

J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur catholique de nos jours[137], qui a écrit cette histoire avec impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a décrit, ainsi qu'il suit, les manœuvres employées par les Jésuites pour atteindre leur but.

Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à cette corporation, cet auteur ajoute:—«L'exemple du roi fut suivi par quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et Stanislas, à abandonner la Confession de Genève.

Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie; car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques, s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou calomnier leurs adversaires, ils poussèrent la foule à détruire les temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement, et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie. Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi, qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses généraux.

Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584, accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme soutien de la Confession de Genève.

Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il n'avait pas rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la même influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche catholique de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges, cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre d'extermination aux Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris possession de son siége, il donna l'ordre de saisir les écrits protestants chez tous les libraires de Vilna, et de les brûler devant l'église du collége des Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie où cette société n'eût ses missions; on la retrouvait dans les maisons des nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, partout enfin, et partout à la recherche des conversions. Elle parlait au cœur de la foule en séduisant les yeux, par le charme des représentations scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. Tous ces actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la Confession de Genève; Volanus[138], par exemple, qui, grâce à sa sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité d'ivrogne. On répandit contre Sudrowski[139], dont le savoir égalait celui des Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu coupable de vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un synode protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet contenant une lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque histoire ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre protestant se mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit par les Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux membres de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de gros sel, produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. Les Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les Jésuites revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent à couvrir de haine et de mépris les ministres de la religion réformée[140].

Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre devinrent l'instrument le plus énergique des conversions; l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église grecque. Ce libéralisme apparent gagna aux Jésuites un grand nombre de partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études chez les Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans ces colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis que les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les Protestants possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation était supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de leurs desseins[141]. Les élèves protestants devinrent ainsi l'objet de l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de l'esprit des enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement les ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des familles, où s'introduisaient les divisions de sectes et de cultes. Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se laissait gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le désespoir d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces prédications du foyer domestique étaient plus puissantes que les plus forts raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a fait plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au cœur qu'en s'attaquant à la raison.

Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de leur ordre.

Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète latin des temps modernes[142]; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarque de Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples les écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» Les déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne qui, depuis la moitié du XVIe siècle jusqu'à la fin du règne de Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque jusqu'à la seconde partie du XVIIIe siècle. Le mélange de locutions latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature nationale.