Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires. Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait applaudir à de tels écrits. Les œuvres classiques du XVIe siècle ne furent point réimprimées, tant que domina l'influence des Jésuites. Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient partout soumis à la plus dégradante servitude.

Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des mœurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses mœurs étaient pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point les chercher parmi les Jésuites polonais.

Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population, et dont les adhérents habitaient principalement les territoires annexés à la Pologne pendant le cours du XIVe siècle. Je décrirai ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations slaves (ou russes). Je me bornerai dès à présent à rappeler que la principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à la Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits d'héritage après l'extinction de la famille régnante de Halitch. Casimir assura à son pays cette importante acquisition de territoire en confirmant les anciens droits et priviléges des habitants, et en accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés polonaises. Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143], que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre des adhérents à l'Église grecque. La manière dont les souverains de la Lithuanie établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être signalée, et elle est, je crois, unique dans l'histoire.

Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens, Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant les XIe et XIIe siècles, mais elles ne furent définitivement accomplies qu'au XIIIe siècle. L'Ordre teutonique des chevaliers hospitaliers, acheva la soumission complète des Prussiens, tandis qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un puissant empire par la conquête des principautés de la Russie occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages de ces barbares. Vers le milieu du XIIIe siècle, les rois lithuaniens les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui, peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie, il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent, sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte de la Russie-Blanche fut adopté pour les transactions officielles en Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue polonaise que vers le milieu du XVIIe siècle.

Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents, tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme. Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens[145]; les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à leur foi.

Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes, transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le milieu du XIIIe siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou. Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général, à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai, entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki, Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski, sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome.

Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome. Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus influents du clergé grec, en leur faisant espérer que leurs évêques auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église catholique. Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à l'Église grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent seulement à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union avec Rome, espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent accusés de prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée à la leur, dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais été aussi manifeste que dans les incidents qui se rapportent à l'histoire de l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les Jésuites pour jouer le principal rôle dans cette triste comédie fut un noble lithuanien, Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles et qu'ils parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi Sigismond III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; l'archevêque devait être nommé par les nobles de son Église, et confirmé seulement par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux Jésuites, qui lui adressèrent une instruction écrite sur les moyens de détruire le parti hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être attaché à ce même parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de Lukaszewicz; je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la traduction littérale en conservant les expressions latines qui s'y trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce diplomatique des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du prélat; on fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes dignités, et on lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui doit le conduire au succès.

Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et superstitieuse.—Le projet de l'archevêque fut très chaudement accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le Filioque (pour la filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape; ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin, ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques, ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites, ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz, prélat irréprochable dans ses mœurs, mais très intolérant dans son zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie, l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre, dont je publie en note la traduction[147], décrit exactement l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays. Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk, indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en 1643. Ce crime fut sévèrement puni.

Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut, sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient. Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne, qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son retour de Moscou.

L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.