CHAPITRE XI.
POLOGNE.
(Suite.)
Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la cause du Protestantisme en Pologne. — Conséquences funestes de sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres patriotes. — Potoçki. — Zamoyski le Grand. — Christophe Radziwill. — Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur les relations extérieures de la Pologne. — Règne de Wladislav IV et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des Jésuites.
L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction. Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but, en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues. Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était plu, dans le cours de son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une influence immense dans l'administration de la justice, sur toute l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques, telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était, que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort, et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les Réformés, à l'instigation des Jésuites et de leurs instruments. En 1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen, Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice. Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la mère, l'enfant lui-même, entreprendre de troubler l'agonie des siens; zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel, comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le papier, sans produire aucun résultat.
Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw, offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein, plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race.
Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en 1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la foi catholique, ce dernier ferma l'Académie protestante fondée par son oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été infectée, ne s'éteignit que de son temps[150].
Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi évangélique de sa propre sœur, la princesse Anne, qu'il tenait en grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède, rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki (célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et plus tard à embrasser la religion protestante.
Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, ses conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui notre histoire a décerné le titre de Grand, et qui, réunissant en sa personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais rebuté, selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances. Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses devoirs de souverain. Il fût parvenu sans doute à opposer une digue infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond, suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets de cette influence sur les affaires étrangères de ce pays, se firent sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population. Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout secours[152]. Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce souverain. Le héros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée contre l'alliance qu'ils avaient précédemment recherchée. L'influence de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre, irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues en un quart de siècle après sa mort.
Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays; mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153] que Sigismond III appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait livré.
À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, jeune monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin, surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par les tentatives qui avaient été faites pour leur imposer l'Union avec Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous consacrerons le chapitre suivant.