Règne de Jean-Casimir. — Révolte des Cosaques. — Le bigotisme des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux. — Invasion et expulsion des Sociniens. — Règne de Jean Sobieski. — Pillage et destruction du temple protestant de Vilna, à l'instigation des Jésuites. — Meurtre juridique de Lyszczynski. — Élection et règne d'Auguste II. — Première disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants, obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. — Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. — Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque Szaniawski. — Meurtre juridique de Thorn. — Réflexions sur cet évènement. — Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux Protestants. — Les représentations des puissances étrangères, en faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la persécution plus violente contre eux. — Ils sont privés des droits politiques. — Situation malheureuse des Protestants polonais sous le règne d'Auguste III. — Généreuse conduite du cardinal Lipski.

Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et cardinal, que le pape avait relevé de ses vœux lors de son élection au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se trouvait sans défense contre l'irruption d'un pareil fléau, quand les insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de la religion grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, s'avancèrent en flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à leur rencontre avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux dans son camp fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki et les principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de l'abîme vers lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'éleva dans leurs cœurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde fut le résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé son souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, implora son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la nomination de hetman ou général des Cosaques, dont les droits politiques et religieux furent confirmés en cette circonstance. Le traité intervenu entre les parties belligérantes, stipulait expressément que l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église grecque de Pologne, aurait un siége dans le sénat. Cette condition, demandée par les Cosaques, était non-seulement juste, car le représentant d'une Église qui comptait des provinces entières de sectateurs avait un titre incontestable à siéger au sein de l'Assemblée politique où chaque évêque catholique avait sa place marquée; mais le pays tout entier avait encore le plus haut intérêt à ce que le chef spirituel d'un corps aussi formidable que les Cosaques devînt membre du conseil suprême de l'État, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment à confirmer ces populations guerrières, mais indisciplinées, dans leur fidélité à la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout équitable et avantageuse qu'elle fût, échoua devant le fanatisme arrogant des prélats romains; en effet, quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entraîné la pacification de l'Ukraine, entra au sénat pour prendre possession de son siége, les dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des séances, en déclarant qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un schismatique. Les remontrances respectueusement adressées aux évêques sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en résultaient pour la nation, demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par lequel on répondait aux services patriotiques de l'archevêque de Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne tardèrent pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils s'attachèrent à la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de Suède, l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre à profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite. Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais, et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection. Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave, écrasait d'un seul coup la faction cléricale et dotait le pays d'un gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la Suède, monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement, cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en 1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux Catholiques par les Suédois[156], tandis que plusieurs de leurs temples et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur ressentiment religieux.

Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion suédoise, fut rappelé par la nation, et fit vœu à son retour, sous l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à persécuter, les hérétiques. La première parti de ce vœu, tout digne qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli. Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie. Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église, alliés en ce moment de la Pologne. Le vœu royal ne trouvant dès lors à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat, pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une entière sûreté leur était promise pendant ce temps, mais on leur interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de Jésus-Christ,—raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils. Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la première loi.

La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites, la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible. Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658, s'offrant à prouver qu'il n'existait pas de différence fondamentale entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie, qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part, l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil, avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires, et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande, où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en 1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg. Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla en déclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait.

Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence, avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était impuissante à faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait en user.

L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en 1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice et un asile pour leurs ministres.

Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser, mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette commission, composée de l'évêque de Vilna et de plusieurs dignitaires de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, condamna quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et autres, à la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui déshonore cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitulé Theologia naturalis, par Henri Alsted, théologien protestant, et, trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge: Ergo, non est Deus, tournant évidemment en dérision les arguments de l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski, découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire connu pour sa brillante érudition et doué de quelques autres qualités qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage du fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée de semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète, cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI, loin d'approuver cette décision infâme, éclata en amers reproches contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont déshonoré plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit non-seulement des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en Écosse sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé Dieu, mais pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle du roi. L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en présence d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à tirer, contre la réaction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volonté n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous recommandons cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la possibilité d'une réaction de ce genre.

Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende honorable, le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui arracha d'abord avec un fer rouge la langue de la bouche avec laquelle il avait été cruel envers Dieu; ensuite ils brûlèrent à petit feu ses mains, instrument de la production abominable. Le papier sacrilége fut jeté aux flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son siècle, ce déicide, fut précipité dans les flammes expiatoires,—expiatoires si un tel forfait pouvait être lavé![159]» Il nous semble que ces lignes du savant évêque n'ont rien à envier aux blasphèmes imputés à la malheureuse victime de son fanatisme.

L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696, sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite dans les Pacta conventa, ou garanties constitutionnelles stipulées des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski, qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII, ranima dans le cœur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains, répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation, expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner, et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent, sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand, lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit, en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient sous l'application de cette pénalité.

La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une manière que l'on ne saurait trop flétrir, les intérêts du pays qui lui avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le Grand.