Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération, Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha, palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski, vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva, dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand l'influence jésuitique y dominait en souveraine.

Leduchowski épousa chaleureusement la cause de ses concitoyens protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà consacrés par les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit une réponse équivoque, contre laquelle il protesta par la présentation d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou règlements. Rien de plus simple assurément; mais le patriote, dont la droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses intentions traversées par l'artificieux évêque, qui parvint à substituer au projet de Leduchowski l'interprétation suivante de l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens droits et priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront réformés[160].

Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine sept heures, consacrées tout entières à la lecture et à la signature des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le mot abus laissait la plus grande latitude à la persécution catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église.

Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de son siége, quelles que fussent les représentations de la partie éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale, en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II.

La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au XVIe siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter contre une hostilité de tous les instants.

Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet 1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants; une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne.

Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace s'en fût prise à quelques images.

Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent immédiatement à l'œuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége, invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés, pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes, qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en œuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume, distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande.

Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire. L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de juridiction pour les villes. Ce tribunal, composé des premiers magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats, sous l'influence des Jésuites.

L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine; enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique.