La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en faveur des condamnés; le conseil municipal de Thorn pétitionna pour qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de l'exécution.
Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le serment confirmatoire fut déféré; Wolenski répondit avec une douceur affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang: Religiosum non sitire sanguinem. Mais il fit signe à deux autres Jésuites, Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât qu'ils fussent égaux en rang aux accusés[161].
L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, homme universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre, d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président, Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié. Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57, où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus semblables aux anges qu'à de simples mortels: «Ecce viri potiùs angelis quàm hominibus simillimi!»
Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre fille chrétienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette tragique affaire, déchargerait les cœurs polonais d'une responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale, dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence sur toutes les classes de la société, de produire une agitation universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la toute-puissante société de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète, et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire.
Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn, Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'œuvre en conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du concile de Trente: les unions contractées devant un ministre de la religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles et de nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, que le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, n'était pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un évêque catholique imposaient des lois aux Protestants en matière de foi religieuse.
Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne, M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes. C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M. Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi, déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties ou fiefs de la couronne.
Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes, nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de vie. Le jus patronatus dans nos terres nous est disputé; nos églises ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont contraints à suivre les processions catholiques. Les lois ecclésiastiques, ou jura canonica, nous sont imposées. Non-seulement force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son égide tutélaire.»
Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat portait sous la pourpre romaine le cœur d'un patriote et d'un vrai chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la Grande-Pologne et dans la Lithuanie.
CHAPITRE XIII.
POLOGNE.
(Suite).
État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. — Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. — Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour relever leur pays. — Rétablissement des Anti-Papistes ou Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. — Réflexions à ce sujet. — Remarques générales sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. — Comparaison avec l'Angleterre. — Condition actuelle des Protestants polonais. — Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie. — Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. — Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne. — De la haute école de Lissa, et du prince Antoine Sulkowski.