La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne, est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de 1648 à 1717,—période de soixante-dix années,—des maux de diverses natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les rangs de sa population s'éclaircirent par l'émigration des Cosaques, des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation, elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.

Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne, mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à cœur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales ou à la République, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité de ce genre[163].

Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui gouvernait en son nom.

Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers, recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la liberté de la République;—déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et, fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants ne reçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs maux.

La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette famille, en possession d'une influence et de richesses immenses, entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur œuvre, sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl, ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques, qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique de l'ordre des Patres Pii (Piiaristes), qui fonda des écoles où le système d'éducation était aussi bien combiné pour développer l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par le veto d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu d'années plus tard à son existence nationale.

C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou, comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie. Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute la noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures, disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant, et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations.

Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à 1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165]. Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux d'Angleterre, de Danemarck et de Suède.

Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits, par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie. Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence nationale, surtout depuis l'abolition de la société des Jésuites, en 1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers, d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession de leurs anciens droits.

Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée, durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans l'espoir d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères; il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé; car, hélas! partout, et de tout temps,

Les petits ont pâti des sottises des grands.