Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les Protestants de ce pays, tandis que leur prospérité se lie à l'ère la plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant son énergie, fut également destructif des dernières libertés des Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie, commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;—pas un homme ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie, chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en recourant à l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur patrie expirante.

Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs, uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée, mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur œuvre un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de l'Angleterre et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le pays tout entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand mêlé à la population des villes, facilitèrent la diffusion du Luthéranisme dans ces régions; tandis que la Confession bohémienne, favorisée par la similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la Grande-Pologne. Les doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques de Radziwill le Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en Lithuanie, et obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, où elles furent propagées par plusieurs familles influentes. Le triomphe extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme en Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraient amené partout les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de cette cause religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père, quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas aujourd'hui une nation protestante, si François Ier avait embrassé le Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle pas très bien pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV avait montré plus d'attachement à sa foi religieuse?

Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait, très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui, pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets que chez toute autre nation.

Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la jalousie et le mauvais vouloir qui animaient les Luthériens contre les Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux sentiment qui, après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à l'élection d'un Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de plusieurs théologiens luthériens contre ces deux Confessions, auxquelles ils déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne purent qu'agir de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous les Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, à porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, la conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite.

L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès 1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais, au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées, et laissaient leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, à la persécution incessante des autorités catholiques constituées à demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts. Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance, produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que vox, vox et præterea nihil, tandis que les Catholiques, sans faire aucune démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à l'accomplissement de leurs desseins.

Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant les armes qui faisaient leur supériorité, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la voix de la législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église dominante de Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerçait sur les affaires temporelles à l'exclusion des Confessions dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son attitude spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi, s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même, ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église, dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute satisfaction de ce chef.

Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le triomphe grandissait. Nous avons décrit en son lieu, l'influence désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la Réforme en Pologne.

Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser; laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la Grande-Bretagne une faction,—le nom ne fait rien à l'affaire,—ayant pour but de rétablir la suprématie de l'Église de Rome; que cette faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable et une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour arriver à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les Jésuites pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination catholique, et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de l'Église même qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé que la littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la science et les plus nobles dons de l'intelligence à une œuvre de ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie, l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire même les contes de nourrice;—que tous ces ouvrages eussent une tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour arrêter leurs progrès;—supposé, enfin, que notre faction catholique se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse et de la mode,—influence puissante en tous lieux, mais surtout en Angleterre, où la grande disproportion du capital au travail établit entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et le chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de la hiérarchie féodale,—en ce pays, où souvent les radicaux les plus déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de la fashion, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire sur l'esprit le plus sérieux;—toutes ces batteries une fois dressées et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne, mutatis mutandis, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait?

Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins, sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent consignés dans ces lignes.

Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne; mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de cœur et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, il y avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens, 3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données statistiques concernant la population protestante des autres provinces polonaises soumises à la Russie. Nous pouvons seulement dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. Leurs Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de paysans se montent à trois ou quatre mille âmes environ[167]. La même Confession possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en Lithuanie, fondées en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des princes Radziwill. On comptait de ces écoles à Vilna, Brestz, Szydlow, Birzé, Sloutzk et Kiéydany.