De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous, richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski, que l'empereur Alexandre[168] avait nommé curateur, c'est-à-dire directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un système d'éducation publique, rival des meilleures créations de l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la nationalité polonaise sous la domination de la Russie. L'école protestante de Kiéydany[169] et celle de Sloutzk, eurent une large part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant service à son pays en général, a procuré en même temps un grand avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en 1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la direction suprême des affaires de l'instruction publique de la Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration par diverses mesures oppressives contre les établissements universitaires de cette province. Une grande fermentation commença à se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin.
Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le collége de Kiéydany fut supprimé par un oukaze, et l'admission de tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation. Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie, essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux cents jeunes gens environ, innocents même de l'offense puérile d'une tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes intentions.
Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer, aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères!
L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y était gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Kœnigsberg par les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck, princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg, par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et, quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de 1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès.
Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846, dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148 Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes, il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter, diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée, en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné des preuves incontestables de l'énergie de ses opinions protestantes, dans son Histoire de la Réforme en Pologne, ouvrage qui, principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens, la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler, gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays. Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs.
Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre son cœur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de Posen, où ses talents et son zèle firent de ses élèves des citoyens utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage, le destitua de son emploi en 1827, comme persona ingrata aux autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre. L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu, s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal, brisèrent son cœur patriotique; sa mort fut pleurée comme une calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses services et de la reconnaissance de ses concitoyens.
L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves, s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel devient le but suprême de la vie.
Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si, au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.
Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski, propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, et y fonda, en 1555, une école qui fut considérablement augmentée par son descendant André Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences, telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie, l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise, dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école, est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont les ouvrages acquirent à leur auteur une réputation plus qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son célèbre traité Janua linguarum reserata, qui facilita beaucoup l'étude des langues étrangères.
Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin.