La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707. Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine Sulkowski[171], qui, après avoir fourni une brillante carrière militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour son amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait brillé aux beaux jours des Leszczynski.

L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie, l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est attaché au collége pour son instruction religieuse. Le nombre des élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux qui en avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur conduite. À leur sortie du collége, son active influence les suivait dans la carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de leurs espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs concitoyens.

Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en général, et même sur celles de l'Asie.

CHAPITRE XIV.
RUSSIE.

Origine du nom de Russie. — Novogorod et Kioff. — Première expédition russe contre Constantinople. — Expéditions réitérées contre l'Empire grec. — Relations commerciales entre les deux pays. — Introduction du Christianisme en Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet empire naissant. — Expédition des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction concernant la conquête de cette ville par leurs armes. — Division de la Russie en plusieurs principautés. — Conquête de ce pays par les Mogols. — Origine et progrès de Moscou. — Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son organisation actuelle. — Union forcée avec l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. — Description des sectes russes ou les Raskolniky. — Les Strigolniky. — Les Judaïstes. — Effets de la réforme du XVIe siècle sur la Russie. — Rectification des livres sacrés et schisme qui en est la suite. — Terribles actes de superstition. — Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. — Superstitions payennes. — Les Eunuques. — Les Flagellants. — Les Malakanes ou Protestants. — Les Doukhobortzi ou Gnostiques. — Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. — Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet.

L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres sectes.

Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son sceptre. Ce nom prit naissance au IXe siècle, à l'époque où des hordes de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous le nom de Varègues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un État voisin des bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes plusieurs tribus slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod était la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination de Russie, de même que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la Gaule celui de France depuis la conquête des Francs.

Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes, ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en frémissant le nom des Russes (Ρως). Une violente tempête, attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les intérêts de leur commerce.

La domination des Khozars[173], alliés des empereurs grecs et établis dans ces régions antérieurement à l'incursion des Scandinaves, n'avait pu que préparer favorablement le terrain.

Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent également le nom de Russie.