Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor, après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg, sauf quelques modifications.

Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe, favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions.

Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace, qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu, demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne, à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en imposant le baptême à ses sujets.

L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également comprises sous la dénomination générale de Russes, mais de mœurs bien différentes, et réunies, en l'absence de tout système régulier de gouvernement, par le lien commun d'une souveraineté dont la prérogative consistait uniquement à prélever sur elles un certain tribut, qui se payait le plus souvent quand le souverain ou ses délégués se trouvaient en mesure de le réclamer à main armée. Les relations fréquentes de Constantinople avec Kioff contribuèrent beaucoup, non-seulement à convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais encore à le façonner à la civilisation byzantine, aux arts et au luxe, qui furent probablement importés de la Grèce, même avant les dogmes de la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, à qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec l'expédition de Boleslav Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, à cause du grand nombre d'églises, de marchés, d'édifices publics et de la quantité de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de Grecs y étaient établis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements sous la suzeraineté de l'aîné, résidant à Kioff avec le titre de grand-duc de Russie.—Ce partage de la Russie entre tant de gouvernements remis à des princes du sang, entraîna les suites les plus funestes après la mort de Vladimir, jusqu'à ce que l'un de ses fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre tous les États paternels. Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, aida puissamment aux progrès du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit élever un grand nombre d'églises et de couvents par des architectes de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des écoles, attira dans ses États des ecclésiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zèle pour la religion chrétienne ne l'empêcha cependant pas d'imiter les entreprises de ses ancêtres payens contre Constantinople. Sous prétexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets dans la ville impériale, il déclara la guerre à Constantin Monomaque, et leva, en 1043, une armée considérable qui s'avança le long des rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte russe parvint à l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et dut profiter d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de terre atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un seul homme cherchât son salut dans la fuite[174].

Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite au IXe siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons pas s'accomplir la destinée prophétisée à la superbe métropole de l'Orient.

Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves, non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes, guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes, fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois républiques, régies par des institutions entièrement populaires. Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom.

La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre entre eux, habités par des populations aussi différentes l'une de l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et d'autres nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même dynastie, à laquelle se rattachaient également les nombreux souverains de ce pays. Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de l'Église, gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain.

Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en 1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer Caspienne.

Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak.

Au commencement du XIVe siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc, à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcèrent, comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment leur puissance aux dépens de celle des autres princes de Russie. De cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour secouer le joug, vers la fin du XVe siècle.