Telle fut l'origine de Moscou, le cœur de l'empire russe actuel, formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de la Russie se réunirent, au XIVe siècle, à la Pologne et à la Lithuanie.

Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de choses se rétablît par l'expulsion des Latins.

Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin du XIe siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070 à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date du 9 mai, la commémoration de la translation des reliques de saint Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de l'Église d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de Halitch, située entre les régions catholiques de la Pologne et de la Hongrie, devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les Hongrois s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, essayèrent de la soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays détruisit tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait tirer du pape quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat pour recevoir la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, à laquelle il promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient pas en opposition directe avec les rites de l'Église catholique. Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et il reconnut la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie à la Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre ailleurs.

Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la population, pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même khan, en vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute personne attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et entière de tous les impôts et charges pesant soit sur la propriété, soit sur la personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait sa résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui les leur restituait à titre de tenanciers.

La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales, où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en toute sécurité.

Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou, s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, cette union fut entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, en 1418. Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce point que le khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à l'instigation du grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, une partie des vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les métropolitains de Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de Constantinople, ou simplement approuvés par eux. Le métropolitain Isidore, savant d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, où il souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après les bases arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue et le pape Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de cardinal et investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et renfermé dans un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il mourut à Rome dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par les Turcs, les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans aucun recours au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à Moscou, promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé Stoglav, c'est-à-dire les Cent-Chapitres.

En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux czar Fœdor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en conduisant par la bride l'âne sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie slavo-græco-latine fut fondée à Moscou par le czar Fœdor, fils d'Alexis; il pourvut cet établissement de savants professeurs, sortis de l'Académie de Kioff, que la Pologne avait perdue sous le règne précédent. Après la mort du patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignité, se proclama chef suprême de l'Église grecque, et institua, sous le nom de très saint synode, un conseil chargé de toutes les affaires ecclésiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des écoles fussent ouvertes dans chaque siége épiscopal. Il décréta que les couvents ne pourraient plus acquérir de propriétés territoriales, et soumit les domaines de l'Église à l'impôt général. En 1764, l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du clergé, qui possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et substitua à ses possessions des pensions pour les évêques, les couvents, etc. Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous divers règnes, et leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814.

Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport détaillé sur la situation des églises, des écoles, etc.

Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves. Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part, et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe, s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient prétendre à rien de plus avantageux.

Il a déjà été question de l'Union de l'Église grecque de Pologne avec Rome, et des conséquences qu'elle produisit. Le démembrement du territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure partie des habitants appartenant à cette Église. On essaya par tous les moyens, sous le règne de Catherine, de pousser ses sectaires dans le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succès partiel et cessèrent tout-à-fait sous le règne de l'empereur Alexandre. En 1839, plusieurs évêques de l'Église ci-dessus mentionnée, formulèrent, à l'instigation du gouvernement russe, le vœu d'une séparation d'avec Rome et d'une réunion à l'Église nationale de Russie. Cette déclaration fut suivie d'un oukaze ordonnant à toutes Églises unies de suivre l'exemple de leurs évêques. Les mesures les plus coërcitives furent mises en usage pour effectuer une conversion générale. Un grand nombre d'ecclésiastiques qui refusèrent de prendre l'oukaze impérial pour règle de leur conscience, furent punis de leur désobéissance par la déportation en Sibérie, l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion forcée, on allégua que ces populations avaient appartenu primitivement à l'Église d'Orient, et devaient, en conséquence, rentrer au bercail; principe d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des Îles Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repoussés dans le giron de l'Église catholique, ou même ramenés à la religion des druides et au culte d'Odin. Cette persécution a dédommagé Rome de la perte de la population arrachée du sein de son Église, en soulevant en sa faveur tout l'intérêt qui s'attache d'ordinaire à un parti opprimé, et en ranimant le zèle de beaucoup de ses sectateurs[175].