Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe, c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la dénomination générale de Raskolniky ou Schismatiques.
Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en 1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, du nom de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre la coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent à l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il, une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette secte.
Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent réduites en provinces de Moscou (à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe), une persécution rigoureuse les força à chercher asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble que les modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte.
Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière partie du XVe siècle, dans la même république de Novogorod. Sa véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage de polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abbé du couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en conséquence, à juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique témoignage de leurs ennemis.
Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien, astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme, car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de cœur. Ils suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un certain Gabriel et un laïque de haut rang.
Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence, aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant réduit la république de Novogorod en province de son empire, transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et Alexius, et les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. Alexius s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entrées toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très petit nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la propagation de ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin, secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon, qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en 1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe.
L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme, au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La description de cette secte, par l'abbé Joseph, est tellement remplie d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins très exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent, l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre 1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question; mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de faire emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod eurent à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe, et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance, où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus cruelles dans l'Europe occidentale.
Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions, et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images. C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires, qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents, interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs accusateurs.
La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe aucune trace.
La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en 1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius, Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons, en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans, mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk, et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines. Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en 1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants, de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une église au culte évangélique. (Slavonia Reform., p. 262). L'on sait qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance. Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en 1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier Protestant de cette famille.