Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa, sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités considérables sous cette domination, était tombé dans la plus grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en 1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave, fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa mort en 1555.
On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés. L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664, entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression.
Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques, surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il appelait l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, les modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire fut déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent prises contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à enflammer leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans l'enceinte même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux partisans de l'ancien texte furent appelés Pomoranes, c'est-à-dire habitants de la côte. Le siége principal de leur résistance organisée était le couvent fortifié de Solovietzk, situé dans une île de cette mer. Après une défense acharnée, il fut pris d'assaut en 1678, et la plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui restèrent debout, se jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les Raskolniky ou Schismatiques, comme les appelait alors l'Église nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la Sibérie, dans le pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines. Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Pologne et même en Turquie, où ils formèrent de nouveaux établissements. Le fanatisme, exalté par la persécution, dégénéra bientôt en actes de la plus sauvage superstition. Le suicide ou le baptême du feu, comme ils disaient, devint à leurs yeux le plus sûr moyen de faire son salut. Cette doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est avéré que des milliers de ces sectaires, de tout âge et de tout sexe, s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient le feu et périssaient dans les flammes, en récitant des prières et en chantant des hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs provinces éloignées, particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où beaucoup de Raskolniky sont allés fonder des colonies au plus profond des forêts, de manière à cacher leur existence au reste du monde[177].
Les Raskolniky se divisent en deux grandes branches: les Popovstchina, ou ceux qui ont des prêtres, et les Bezpopovstchina, ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le nom général de Raskolniky. En ce qui concerne ceux de la première branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le texte incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un grand péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par l'Église constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons du concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché que même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, celui qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a créé à son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du menton rasé contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération des traits divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme, dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de Dieu. Les défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par cet argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique XIX et XXVII: «Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous ne gâterez point les cornes de votre barbe[178].»
La séparation de l'Église nationale et des Raskolniky devint complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la secte des Raskolniky, a fait remarquer très judicieusement au baron Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur parmi les Raskolniky, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il était le véritable Antechrist, car il est écrit que l'Antechrist changera le cours des âges, et le czar avait accompli cette prophétie en reportant le commencement de l'année du 1er septembre au 1er janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, qui ne supputent les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère chrétienne). Ils disent aussi que c'est un blasphème de mettre des impôts sur l'âme (ce souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur les possessions terrestres[179].
Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse des Raskolniky, se nomment entre eux Starovértzi, ou ceux de l'ancienne foi, et sont appelés officiellement Staroobradtzi, ceux des anciens rites; leurs ministres sont en général des prêtres ordonnés par les évêques de l'Église constituée, mais qui l'ont abandonnée ou ont été expulsés de son sein; le gouvernement ne reconnaît pas leur caractère religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les réconcilier avec l'Église constituée; il a déclaré que les différences existant entre leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne constituent pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation solennelle de garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré la dénomination de Yedinovertzi ou Coreligionnaires, en leur demandant seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de l'ordination conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré encore que très peu d'avantages de cette offre, les rares Congrégations qui l'ont acceptée en sont au regret, et surveillent même d'un regard soupçonneux ceux de leurs prêtres ordonnés de la manière qui précède, redoutant que les évêques, dont ces derniers ont reçu l'ordination, n'exercent sur eux une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes et de femmes, avec les mêmes règles monastiques que celles qui existent dans tous les établissements semblables de l'Église grecque[180].
Les sectes comprises sous la dénomination générale de Bezpopovstchina, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des traditions païennes de leurs ancêtres[181]. Il existe sans doute plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment troublé l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous entraînerait au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en conséquence, à donner à larges traits un court aperçu des plus remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels sont les Skoptzi ou eunuques, qui sont même répandus en assez grand nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans d'autres grandes villes, et comptent parmi eux de riches négociants, principalement des argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles de l'Évangile qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance (Saint Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs véritables doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée dominante de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix de fer, etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de Rome. Une circonstance vraiment curieuse, est la vénération extraordinaire, dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire de l'empereur Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice Catherine. Ils prétendent qu'il est leur chef et une véritable émanation du Christ; qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le corps d'un soldat à la place de celui de Pierre, qui s'enfuit à Irkoutzk en Sibérie; et comme toute grâce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite sonner la grande cloche de la cathédrale de Moscou, et son retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de toutes les parties du monde, et son règne commencera...
Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte. Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre; mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité.
Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur secte[182].
Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de khlestat, flageller), sont considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il, des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus sauvage superstition[183].