En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à la postérité les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, qu'est parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs compatriotes, et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est trouvé, parmi les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres du Christ, qui élevèrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine des princes et des nobles; car, sous le prétexte de convertir les Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur faisaient éprouver une oppression plus cruelle que les persécutions exercées par des païens.
On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets, les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général; on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable état de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère national des Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même nation, concorde avec les causes de son succès et de sa chute.
Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette nation avec une force sans cesse croissante.
Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de leurs mœurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une grande influence sur ses révolutions religieuses.
«Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, maître du tonnerre; ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font vœu à Dieu de lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le récit de Nestor; il raconte que la principale divinité des Slaves, adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le tonnerre. Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des moustaches d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais sans décrire leurs attributs[16].
Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont des traditions recueillies long-temps après la disparition de l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les principales de ces divinités sont: Lada[17], que l'on croit la déesse des plaisirs et de l'amour; Kupala, le dieu des fruits de la terre; et Koleda, le dieu des fêtes. Le nom de Lada, dans certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de Kupala se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23 juin): elle donne à ce saint le nom de Jean Kupala[18]. La fête de Koleda a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en Pologne et dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies pratiquées en ce jour.
Quant au culte des nymphes des rivières, dont parle Procope, on peut en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fées et aux autres êtres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est encore vivace chez les paysans de plusieurs contrées slaves, et s'est conservée dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie slavonne ont été recueillis avec un soin particulier, et les travaux de quelques savants slaves ont jeté une vive lumière sur cette question. Toutefois, les seules données certaines que nous ayons, sont ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs européens, voisins de ces peuples et témoins oculaires (du moins quelques-uns) de ce qu'ils décrivent. Un hasard heureux a même conservé jusqu'à nos jours les objets qu'adoraient les Slaves[19]. Je donnerai donc sur l'idolâtrie slave, des détails que l'on peut admettre comme positifs.
La divinité la plus célèbre des Slavons de la Baltique était Sviantovit ou Sviantovid[20], dont le temple et l'idole étaient à Arkona, capitale de l'île de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de Danemarck, détruisit ce dernier vestige de l'idolâtrie slave. Un historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement, assistait à l'expédition[21], donne les détails suivants sur Sviantovit et son culte:
«Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'élevait un temple, construit artistement en bois. Sa magnificence et la sainteté de l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vénération.
»Les murs intérieurs de l'édifice étaient d'un travail achevé, et couverts des images de divers objets, peintes d'une manière grossière et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entrée; le temple lui-même avait une double enceinte. L'enceinte extérieure consistait en une muraille surmontée d'un toit peint en rouge. La partie intérieure, surmontée par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des tentures de tapisserie. Le même toit les abritait toutes deux. L'idole placée dans cet édifice, dépassait de beaucoup la taille humaine. Elle avait quatre têtes et autant de cous, deux poitrines et deux dos, tournés de côtés différents. La barbe était soigneusement peignée, et la chevelure rasée de près. Dans la main droite, elle tenait une corne faite de plusieurs métaux; et, chaque année, le prêtre chargé du culte de cette idole, la remplissait de vin[22]. Le bras gauche de la divinité était courbé, sur le côté, dans la forme d'un arc; son vêtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci étaient formées de différentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen attentif pouvait seul découvrir les pièces du rapport. Les pieds posaient sur le sol, où ils étaient même enfoncés. Non loin de l'idole, étaient rangés avec art, son épée, sa bride et les autres objets qui lui appartenaient; parmi eux brillait surtout son épée, d'une grandeur démesurée, avec une poignée d'argent et un fourreau d'un travail merveilleux. Voici quelles étaient les cérémonies de son culte solennel:—Tous les ans, après la moisson, la population s'assemblait devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on faisait un repas solennel, considéré comme une cérémonie religieuse.