»Le prêtre qui, contrairement à l'usage du pays, se faisait reconnaître à la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait d'abord, au commencement de la cérémonie, l'intérieur du temple, où seul il avait accès. En accomplissant cette tâche, il retenait avec soin sa respiration, pour ne pas souiller la présence de la divinité par l'impureté d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple était réuni devant les portes du temple, le prêtre apportait la corne qu'il avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'année suivante d'après son contenu. Si la liqueur avait baissé, il prédisait la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'épargner les provisions, ou bien d'en être prodigue. Il renversait ensuite le contenu de la corne aux pieds de l'idole, sous forme de libation, et le remplaçait par du vin nouveau; puis il adressait à sa divinité des prières pour lui-même, pour le salut de la contrée et de ses habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la défaite des ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Après l'avoir remplie de nouveau, il la replaçait dans la main droite de l'idole. Un épais gâteau rond, fait avec du miel, lui était aussi offert par le prêtre. Celui-ci plaçait le gâteau entre lui-même et le peuple, et demandait aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils répondaient oui, il les invitait à se munir, pour l'année suivante, d'un gâteau capable de le dérober à leur vue. Il finissait par bénir le peuple, au nom de l'idole, et par l'exhorter à témoigner sa ferveur par des sacrifices fréquents, promettant, en récompense, la victoire sur terre et sur mer. Le reste du jour était consacré à des festins, et l'assemblée consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fête, l'intempérance était un acte de piété, la sobriété un péché. Chaque année, hommes et femmes donnaient une pièce d'argent pour l'entretien et le culte de l'idole. Le tiers des dépouilles prises sur l'ennemi lui était consacré; on les devait à son appui. Le même dieu avait 300 chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout leur butin revenait au prêtre de l'idole; il l'employait à décorer l'intérieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles secrètes, où une immense quantité d'argent et de magnifiques vêtements, pourris par le temps, étaient amoncelés. Il y avait aussi un nombre considérable d'offrandes faites par ceux qui désiraient se concilier la faveur du dieu. La Slavonie[23] n'était pas la seule à offrir de l'argent à cette idole: tous les rois voisins lui envoyaient des présents, sans penser au sacrilége dont ils se rendaient coupables. Ainsi, entre autres, Suénon, roi de Danemarck[24], envoya au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe d'un travail achevé, préférant à sa religion une religion étrangère. Il fut puni de ce sacrilége par une mort violente et misérable. Le même dieu avait d'autres temples dans différents endroits, sous la direction de prêtres d'un rang égal, mais d'un pouvoir moins étendu. Il avait encore un cheval blanc, réservé exclusivement pour lui. C'était un péché d'arracher un crin de sa crinière et de sa queue; le prêtre seul pouvait lui donner de la nourriture et le monter.
»Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui avait donné lieu à cette croyance, c'est que souvent, le matin, on trouvait dans l'écurie, le cheval du dieu couvert d'écume et de sueur, comme s'il avait pris un exercice violent et voyagé durant la nuit. On essayait de prévoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manière suivante:—Avait-on résolu de porter la guerre quelque part, on plaçait à terre, devant le temple, trois rangées d'épieux, et le prêtre, après avoir accompli les prières solennelles, les faisait franchir au cheval. Si, en passant par dessus les épieux, il levait d'abord le pied droit, les présages étaient favorables; s'il levait le pied gauche, ou tous les deux à la fois, les présages étaient contraires et l'expédition était alors abandonnée.»
Suivant le même auteur, Sviantovit avait un étendard qui donnait à ceux qui le suivaient le privilége de faire tout ce qu'ils voudraient. Ils pouvaient piller impunément, même les temples des Dieux, commettre toutes sortes de violences, sans qu'on les leur imputât à crimes.
Waldemar, roi de Danemarck et conquérant de Rugen, fit mettre en pièces cette idole si célèbre. Les morceaux servirent à cuire des aliments: circonstance qui contribua beaucoup à détruire la croyance à cette divinité.
Les détails de ce culte, et la description de ce temple le plus célèbre parmi les Slaves, nous ont été conservés par un auteur contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une idée exacte de l'idolâtrie slave. Cette religion se perpétua encore sur les bords de la Baltique, trois siècles après la conversion des autres nations slaves au christianisme.
D'autres tableaux de la même idolâtrie se retrouvent chez différents écrivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la Baltique: quelques-uns même les connaissaient particulièrement. Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer dans de longs détails, et je terminerai par le passage suivant d'Helmold, prêtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports personnels avec les Slaves idolâtres.
«Les Slaves, dit-il, ont différentes sortes d'idolâtrie, et ne s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux. Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole de Plunen (Plon, dans le Holstein), appelée Podaga. Plusieurs dieux sont censés habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les représenter, tandis que d'autres ont trois têtes et même plus. Par dessus tant de dieux auxquels ils attribuent la protection de leurs champs et de leurs forêts, et même le pouvoir de dispenser les peines et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande à tous les autres, mais ne s'occupe que des choses célestes. Tous les dieux sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les autres, selon qu'ils tiennent de plus près au grand dieu qui leur assigne leurs différents emplois.» (Chronicon Slavorum, livre I, ch. XXIII.) La théogonie slave ressemble à celle de la Grèce; dans les deux, les dieux et les demi-dieux sont issus de la divinité suprême et obéissent à ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de chercher les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie classique ou indienne, et je dois passer à la description de l'état moral de la race qui croyait à cette mythologie.
Tous les auteurs qui ont observé les Slaves sur les bords du Danube et les rivages de la Baltique, rendent un témoignage favorable de leur caractère national. «Ils ne sont enclins ni à l'injustice ni à la fraude», dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un perpétuel esclavage; ils leur permettaient, après un certain temps, de retourner dans leur patrie en payant une rançon, ou de rester parmi eux, libres et bien traités[25]. La vertu principale des Slaves est l'hospitalité; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre nation. Les empereurs Maurice et Léon le philosophe[26], rapportent que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande bienveillance. Ils les conduisaient dans d'autres villes, pourvoyaient à tous leurs besoins, les confiaient même en garde à quelques-uns de leurs compatriotes qui répondaient de leur sûreté à la personne qui les avait amenés. S'il arrivait quelque mal à l'étranger, malgré la vigilance de son hôte, celui-ci était puni par ses voisins ou par ceux qui lui avaient confié le voyageur. L'hospitalité que les Byzantins vantent dans les Slaves du Sud, était en égal honneur chez les Slaves de la Baltique. Adam de Brême dit[27], qu'aucune nation ne les surpassa en douceur de mœurs, en hospitalité et en obligeance. Helmold, qui les avait visités lui-même en compagnie de l'évêque d'Oldembourg, à l'époque de leur exaspération contre les chrétiens leurs voisins, en fait le plus grand éloge. Il dit avoir appris par expérience ce qu'il savait déjà par ouï dire, que les Slaves sont le peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui était bien rare, était convaincu d'avoir éconduit un étranger ou de lui avoir refusé l'hospitalité, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens, tous le traitaient d'infâme, de scélérat qui méritait la réprobation universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Poméraniens tiennent toujours leurs tables chargées de viandes et de boissons[28], afin que le maître de la maison puisse les offrir à ses hôtes et aux étrangers à tous les moments de la journée. Le même auteur ajoute ce qui suit sur la probité des Slaves. «Il règne parmi eux une telle confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et à la fraude, que jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur étonnement de voir fermés les coffres et les malles de l'évêque. Ils placent leur linge, leur argent, leurs objets précieux dans des caisses et des tonneaux simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne savent ce que c'est.» Mais la particularité la plus curieuse que cet auteur rapporte sur les Slaves de Poméranie, c'est qu'ils reprochaient au Christianisme son immoralité et surtout le vol et le brigandage qui dominaient chez les chrétiens, ils blâmaient aussi les cruautés qu'ils exerçaient les uns sur les autres[29].
Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vanté la chasteté et la fidélité conjugale des femmes slaves. L'empereur Maurice[30] dit qu'elles sont des épouses dévouées et que souvent elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris.
L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, parle des Slaves dans une lettre adressée à son compatriote Ethelbald, roi de Mercie, qu'on accusait de mœurs désordonnées[31]. «Cette nation, la plus détestable de toutes, comme il l'appelle à cause de son idolâtrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidélité conjugale, que les femmes se tuent à la mort de leurs maris, et tous vantent à l'envi leur dévouement.» Il paraît que les femmes slaves partageaient avec leurs maris les difficultés des expéditions et même les dangers du combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris part à l'expédition y périrent, et les Grecs trouvèrent, après leur retraite, beaucoup de femmes parmi les morts[32].