Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage, que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff, et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le bien, et ils déployèrent à cet égard la plus louable activité. Leur sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité, s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les œuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences, si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou aux Universités étrangères.

Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les forces de son cœur et de son âme, au développement intellectuel de sa patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature, s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les abus, et tout ce qui était mal. Il fonda ensuite un journal savant et une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses œuvres à créer des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous avons parlé.

Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins, non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva, au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son caractère que par son mérite éclatant.

Le zèle des Martinistes en faveur des œuvres de charité, égalait celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi, Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie, dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge de la cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les nobles efforts de leur société.

Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820, contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie, et qui furent exilés de leurs foyers au cœur même de ce pays, uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en obstacle à l'accomplissement des fins de cette persécution. Nous n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il nourrit des sentiments de considération personnelle et même d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses défenseurs.

Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation religieuse pour le peuple.

Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et leur influence bienfaisante commençait à se faire sentir tous les jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse.

Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie, qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment, la Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés comme dangereux pour l'ordre public.

L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188], quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit Novikoff.

Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France, s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple, et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé le Messager de Sion, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation; politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs travaux.