La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante, preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets, dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non. Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable:
Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant, par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de ce qu'il est.
Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles, suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi; Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi, Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils l'adorèrent.
Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples; les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la colonie devint florissante.
En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché, quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée Ray i Mouka, c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières. Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839. L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.
Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours, serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de Bessarabie, le 26 janvier 1841.
Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais, selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.
CHAPITRE XV.
RUSSIE.
(Suite.)
Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse. — Utilité de leurs travaux. — Leur persécution par l'impératrice Catherine. — Ils reprennent leurs travaux sous l'empereur Alexandre. — Ils font fleurir les sociétés bibliques, etc. — Remarques générales sur les Russes. — Constitution donnée à Moscou par les Polonais. — Situation religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. — Observations générales sur la condition actuelle des nations slaves. — Ce que l'Europe peut espérer ou craindre d'elles. — Causes qui s'opposent aujourd'hui aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. — Moyens de propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. — Perspective heureuse pour elle en Bohême. — Succès des efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. — Raisons pour que les Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la situation religieuse des Slaves. — Alliance entre Rome et la Russie. — Influence du despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme et le Protestantisme. — Causes de la recrudescence actuelle du Catholicisme. — Quel contrepoids l'on pourrait y opposer. — Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et slaves.
Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie, sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans une plus noble sphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en Russie.