Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée dans le même dessein.

S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé, combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui appartenaient aux classes les plus éclairées de la société chrétienne. Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en esprit[184].

L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III), légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe, en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie, d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul, particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski, gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document, étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions recherchées qu'il renferme:

«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher, et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute éternité.

»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie, le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté; l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam et Ève ne doit pas être prise à la lettre; mais cette partie de l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute de l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde spirituel et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam, au commencement des jours de ce monde, et dont la description est adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui, depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde. Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment, l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair. Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même. Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte avec lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première chute de l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon sa justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme dans une prison, en châtiment du péché[185]; et maintenant notre esprit dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, l'âme est envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin que, livrée à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair formée pour nous sur cette terre, notre esprit s'y précipite d'en haut, et l'homme est appelé à l'existence. Notre chair est la tente disposée pour recevoir notre âme, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment de ce que nous avions été avant notre incarnation; c'est l'eau des éléments dans ce monde du Seigneur, où nos âmes purifiées doivent se transformer en un esprit éternellement pur, supérieur au premier; c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin à l'arbre de vie, à Dieu, à l'absorption en sa divinité. Et ici se trouve accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive à toujours.

»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.

»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la création et dans le cœur de la créature, qui donne à tout le mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure, l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable, la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque battement du cœur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération.

»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert, et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains. Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours, échauffe leurs cœurs, les guide vers le ciel, et les offre sur l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à Dieu.»

Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus miracles du corps.»

Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures; mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel. La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi, l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre cœur les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un breuvage de joie et de félicité.