Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église; mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation protestante bohémienne. Il parvint, après de grands efforts, à ranimer le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il obtint plusieurs conversions.

L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés. Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un journal religieux intitulé: Czesko Bratrsky Hlasatel, ou le Hérault des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait pouvait à peine en contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures; il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague, qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620, au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins.

C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils verront que toutes les considérations de devoir envers les grands intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle peut pour multiplier ses églises dans cette contrée protestante; le simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée d'une manière aussi évidente qu'à Prague.

Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage suivant de la préface de la Lyra Cesko Slowanska, ou Poésies nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H. Wratislaw, professeur au Christ College, à Cambridge, qui a visité plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est familiarisé avec leur langage et leur littérature.

«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure traduction bohémienne de la Bible.»

Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité évangélique.

Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche, eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays. Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux évangéliques des Protestants anglais et américains, sont incontestablement les populations appartenant à la race qui suit l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un bien immense pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés. On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en Russie.

Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle, que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle réside dans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et, bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs, trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de 1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome sans force contre la voix de la patrie. La conduite des ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux, sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des institutions libérales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures adoptées par le gouvernement papal à Rome, après son rétablissement. Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre, clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques. Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dégrada au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité ont été ouvertement propagées dans ce pays.

Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif, une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement; mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal. Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car, malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause, elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse, le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse, bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme incertaine et le cœur souffrant se soumettront facilement à l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments les plus captieux, mais dont le cœur chaud et la vive imagination ne résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement; on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.

Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque, ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand objet.