Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, comme cela s'est vu dans le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui sont encore à gagner...
Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur, c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du XVIe siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires.
L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation; assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité. Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand nombre de sociétés protestantes ont été privées d'une action puissante et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité n'en avait pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait à son action cette universalité de rayonnement que leurs adversaires déploient pour égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne produise bientôt des résultats palpables. La possibilité d'une bonne organisation protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont été démontrés clairement par l'association puissante sortie du génie de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge d'un individu aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et surtout leur zèle à relever la condition religieuse, morale et intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes parts. Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens aussi bons et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi constants efforts que cette branche du Protestantisme pour étendre sa sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter entièrement à l'efficacité de son organisation. Puisse-t-elle conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalité, et continuer à développer le champ de ses travaux chrétiens, en les étendant jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons essayé d'esquisser les principaux traits religieux!
En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la condition religieuse des nations slaves, celle de leur propre pays est un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre est le point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car beaucoup de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses destinées. Cette attention fut éveillée, pour la première fois, par l'apparition du célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, Du Pape, publié il y a plus de trente ans[200], dans lequel il prédit hardiment le retour de l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont manifestées dans ce sens, de la part de plusieurs membres ecclésiastiques et laïques de cette Église, ont donné un poids immense à cette prédiction. L'importance de ces tendances a été considérablement exagérée par le parti catholique, qui est parvenu à répandre l'opinion que l'Église d'Angleterre est à la veille de se réunir à Rome. Les rapports les plus défavorables sur la condition de l'Église anglicane, sont en même temps propagés avec activité, on la représente comme marchant à grands pas à une dissolution inévitable; tandis que ceux qui ont vécu en Angleterre, peuvent apprécier le savoir et la piété de ses prélats, ainsi que le zèle, la dévotion et les vertus vraiment chrétiennes déployées par son clergé, qui a souvent à lutter contre de grandes difficultés dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés. Tout ceci est fait de propos délibéré; car une correspondance intime entre l'établissement protestant le plus important (telle est sans contredit l'Église d'Angleterre) et les Églises protestantes du continent, pourrait être d'un très grand avantage à la cause protestante en général, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts réactionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute autre source. L'importance de cette mesure avait été aperçue par Cranmer, qui en favorisa la réalisation en attirant en Angleterre des théologiens protestants distingués du continent, et en donnant asile aux réfugiés religieux des diverses parties de l'Europe. C'était un premier pas vers l'établissement d'une alliance permanente, qui eût probablement conduit à des conséquences importantes, si les jours d'Édouard VI s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de discuter l'état des relations qui existent entre les Protestants de l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et, conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait, comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications, cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement, peut produire des avantages incalculables; car le développement de la religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce qu'il y a de penseurs et de chrétiens sincères parmi les Protestants de la Grande-Bretagne.
Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants. Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui, comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les mettre en relief.
APPENDICE
Appendice A.
DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,
CONFORMÉMENT AUX DIFFÉRENTS ÉTATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT;
Fait par Szaffarick en 1842.
| Russie. | Autriche. | Prusse. | Turquie. | République de Cracovie. | Saxe. | Totaux. | |
| Grand-Russes ou Moscovites. | 35,314,000 | » | » | » | » | » | 35,314,000 |
| Petit-Russiens ou Ruthéniens. | 10,370,000 | 2,774,000 | » | » | » | » | 13,144,000 |
| Blanc-Russiens. | 2,726,000 | » | » | » | » | » | 2,726,000 |
| Bulgares. | 80,000 | 7,000 | » | 3,500,000 | » | » | 3,587,000 |
| Serviens ou Illyriens. | 100,000 | 2,594,000 | » | 2,600,000 | » | » | 5,294,000 |
| Croates. | » | 801,000 | » | » | » | » | 801,000 |
| Carinthiens. | » | 1,151,000 | » | » | » | » | 1,151,000 |
| Polonais. | 4,912,000 | 2,341,000 | 1,982,000 | » | 130,000 | » | 9,365,000 |
| Bohémiens et Moraves. | » | 4,370,000 | 44,000 | » | » | » | 4,414,000 |
| Slovakes (Hongrie septentrionale). | » | 2,753,000 | » | » | » | » | 2,753,000 |
| Lusaciens ou Wendes (Haute Lusace). | » | » | 38,000 | » | » | 60,000 | 98,000 |
| do (Basse-Lusace). | » | » | 44,000 | » | » | » | 44,000 |
| Totaux | 53,502,000 | 16,791,000 | 2,108,000 | 6,100,000 | 130,000 | 60,000 | 78,691,000 |