»C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'était, à sa source, qu'une alliance littéraire entre les nations slaves; mais était-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son principe, ne prît pas une direction politique! et n'était-il pas naturel que les diverses nations de la même race, réunissant leurs efforts séparés pour relever leur condition littéraire, arrivassent, par une succession naturelle de raisonnements, à l'idée et au désir d'acquérir une importance politique, en réunissant toutes les branches de leur tronc en un puissant empire ou confédération, qui leur assurât une prépondérance décisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que ce résultat naturel de circonstances que nous avons décrites, commence déjà à se manifester avec une énergie croissante, en éveillant, d'une part, les plus brillantes espérances et la perspective la plus éblouissante dans l'esprit de plus d'un Slave, et en suggérant, d'un autre côté, dans une proportion correspondante, les craintes et les appréhensions les plus fortes parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position géographique, doit être nécessairement le premier à éprouver les effets d'une telle combinaison.» (Panslavisme et Germanisme, p. 109, 112.)

Appendice F.

«L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La résolution de la diète de Francfort, d'abolir la souveraineté des trente-huit États indépendants qui ont composé la Confédération germanique, afin d'établir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une résolution de ce genre que de la mettre à exécution, car il n'est pas aisé d'admettre que tous ces États, surtout les plus grands, résignent volontairement leur existence indépendante pour se fondre dans un seul État où beaucoup d'intérêts locaux ou individuels disparaîtraient devant l'intérêt général. Les intérêts commerciaux de l'Allemagne septentrionale, qui ont empêché sa jonction au Zollverein, devraient être sacrifiés à ceux des contrées manufacturières du Sud. Vienne, Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales, et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des fonctions plus ou moins hautes dans les ministères, dans les ambassades étrangères, etc., des différents États, se trouveraient sans emplois. Les monarques eux-mêmes deviennent tout au plus des gouverneurs héréditaires de leurs États respectifs, et c'est à peine s'ils peuvent raisonnablement espérer de conserver long-temps cette position subordonnée, leur emploi devant être reconnu bientôt tout-à-fait inutile et remplacé par des magistratures beaucoup moins onéreuses. L'unité allemande, décrétée à Francfort, rencontrera donc l'opposition la plus sérieuse de la part de tous ces intérêts militants. Le Hanovre s'est déjà déclaré contre cette décision; la Prusse ne semble pas le moins du monde disposée à résigner l'importante position que ses monarques et ses hommes d'État ont si long-temps et si heureusement travaillé à lui conquérir. Il est plus que probable que le parlement autrichien, assemblé en ce moment à Vienne, ne se soumettra pas à celui de Francfort.» (Panslavisme et Germanisme, p. 331 et 332.)

N. B.—Toutes ces observations furent imprimées en mai et juin 1848, à l'époque où les Hongrois étaient, en apparence, dans les meilleurs termes avec le cabinet autrichien, et la diète de Francfort au zénith de sa gloire.

Appendice G.
LES SLAVES EN MORÉE.

Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M. Fallmerayer, dans son Histoire de la Morée au moyen-âge, c'est que cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves du VIe au IXe siècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport, que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule de More, en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare, qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec.

On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent conquis, pendant la seconde partie du VIe siècle, par la nation asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à attaquer les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople. Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum), Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de l'Archipel.

Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche Nicéphore, qui écrivirent au VIIIe siècle, appellent le pays situé entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie, Sclabinia, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare.