Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel. Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en doctrines viles de soumission absolue au joug abhorré des envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles[38].»
Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut prêché dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir la richesse et le pouvoir.
Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe siècle, occupèrent des positions très élevées[39].
Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius, descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40] se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures. L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie.
Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un État puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la rivière Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord, au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le Sud de la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de grandeur politique fut de peu de durée, mais son influence intellectuelle fut prédominante durant cette courte période et a laissé des traces qu'on retrouve encore de nos jours. La traduction des Écritures et de la liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la Grande-Moravie, est encore usitée par tous les Slaves qui suivent cette Église, et même par une partie de ceux qui ont reconnu la suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails sur ce sujet.
La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils, pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale. Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk, demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les mœurs du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor, moine de Kioff.
«Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyèrent dire à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, mais nous n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et nous traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le latin. Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures. Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en montrer le sens.»
»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et les autres livres.» (Annales de Nestor, texte original, édition de Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.)
Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y aient été apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier développement, par la complète organisation du service divin dans la langue du pays.
Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises. L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frères de comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie fut détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces contrées.