Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060, déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la suprématie du pape.
Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite, et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour sauver la liturgie nationale, ont attribué ces caractères à saint Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque temps, a été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque impériale à Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les questions slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux manuscrit glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son origine[41].
CHAPITRE II.
BOHÊME.
Origine de ce nom, et premiers temps historiques. — Conversion au Christianisme. — Vaudois réfugiés dans ce pays. — Règne de l'empereur Charles VI. — Jean Huss. — Son caractère. — Il se met à la tête du parti national à l'Université de Prague. — Son triomphe sur le parti allemand. — Conséquences. — Influence des doctrines de Wicleff sur Jean Huss. — L'archevêque de Prague fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. — Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. — Jean Huss commence à prêcher contre les indulgences du pape et est excommunié par le légat du Saint-Père. — Concile de Constance. — Arrivée de Jean Huss à Constance. — Son emprisonnement. — L'empereur s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il a donné, mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner Jean Huss. — Procès et défense de ce dernier. — Sa condamnation. — Son supplice. — Procès et supplice de Jérôme de Prague.
La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa position géographique, qui entame en forme de coin le corps germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être, l'influence des opinions religieuses sur le développement national, et vice versà, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa suppression.
Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des Boïens, qui occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le nom de Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé en Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par les habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa ensuite la Bohême. Cette nation disparut au Ve siècle, après s'être réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les populations slaves des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par eux durant cette émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre en citant les paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reçoit de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que dans sa langue elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres peuples slaves. La royauté de Bohême se constitua d'une manière définitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohême tombèrent de bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur suzeraineté, et en reçurent la couronne royale à la fin du XIe siècle. Pendant le XIIIe siècle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de courte durée, sous le roi Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint très florissant sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean Huss.
Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie. Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094, l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers livres slaves qui subsistaient encore[43].
Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années, chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui empruntait une langue inconnue[44]. Ces Églises ou congrégations n'étaient pas opposées aux dogmes fondamentaux de Rome ou à sa suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne. D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le savant Perrin dit la même chose; Stranski[45], écrivain protestant de Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En 1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le culte qui s'était altéré.»
Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y étudier la théologie. (Catalogus testium veritatis, cap. XV, p. 1505).
L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi: