«En 1341, des hérétiques appelés Grubenhaimer c'est-à-dire habitants des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où ils pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques maisons, mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, on les toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle ils savaient cacher leur perversité.» (Histoire de Bohême, page 550.)

Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux progrès de ses réformes.

La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth, fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg, fils de l'empereur Henri VII.

Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques Ier d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. Son intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit de ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le Basilicon doron de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir royal. La différence des deux règnes est bien plus grande encore; celui de Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le règne le plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême heureuse.

Charles Ier de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous le nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre par sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part encore aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté dont elle jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi.

À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père. Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il engendré de grands abus de toute espèce.

Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont soumises aux mêmes lois que les individus. Mais Charles respecta les libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur époque. Par l'influence de son caractère, il réussit à réformer une grande partie des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans l'ordre ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de beaucoup de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits sévères contre les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le faible contre le fort; étendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient augmenté leur population, leur commerce et leur industrie, et fit fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrès intellectuel que pour la condition matérielle de ses sujets. En 1347, il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celles de Bologne et de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son siècle. Le premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer l'état intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la culture de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y appliqua avec zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui écrivaient en bohémien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contrées, la réforme religieuse servit au développement de la langue nationale par la traduction des Écritures, que les réformateurs répandaient parmi le peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la langue usuelle. En Bohême, ce fut le développement de la langue et de la littérature nationales, qui fraya les voies à cette puissante révolution religieuse.

Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi précédent[46]. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile, par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux.

Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle subit dans la première moitié du XVe siècle, et qui est connue sous le nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, prête à cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentées des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus tout, le sentiment national s'était développé d'une manière extraordinaire. Ce fut là, selon moi, la source principale de l'énergie que les Bohémiens déployèrent dans la défense de leur indépendance politique et religieuse; énergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais été égalée dans l'histoire moderne.

L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en Bohême durant cette période, c'est-à-dire au XIVe siècle, ne peut être mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, des prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc., défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était l'essence de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des mœurs corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient une opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. Toutefois, en attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils préparaient les voies aux réformes de Jean Huss.